« La mort d’un commis voyageur », ou lorsque le rêve américain tourne au cauchemar…
« La mort d’un commis voyageur », ou lorsque le rêve américain tourne au cauchemar…

Publié par Daniel Raymond le Jeu. 12 octobre 2017 à 15h20 - Contenu original
Théâtre, Arthur Miller, Éric Bruneau, La mort d'un commis-voyageur, Louise Turcot, Marc Messier, Mikhaïl Ahooja, Suggestions de sortie, Théâtre du Rideau Vert

Crédit photos: Jean-François Hamelin

Ce mercredi 10 octobre au Théâtre du Rideau Vert, Willy Loman le commis voyageur, Linda sa femme, ainsi que Biff et Happy leurs deux fils, ont collectivement vécu l’affrontement, le découragement, le désespoir et finalement le suicide du père. La soirée a été des plus tragiques pour cette famille éprouvée, qui a vu s’effondrer son beau rêve américain…


Attention! Le texte ci-dessous comporte des divulgâcheurs!


La pièce d’Arthur Miller, qui a remporté les prix Tony et Pulitzer de 1949, a encore une fois triomphé grâce à son réalisme, à une pertinence qui ne se dément pas et, bien sûr, au débordant talent de ses surdoués interprètes.

Pour mieux se consacrer à son travail de commis voyageur, Willy a jadis refusé de suivre son frère Ben en Alaska, et en quatre ans ce dernier a fait fortune. Néanmoins, Willy n’a jamais regretté sa décision parce qu’il est convaincu que ce qui compte vraiment pour obtenir un poste, le conserver et en vivre convenablement, c’est d’abord et avant tout d’avoir de la personnalité et de plaire aux clients.

Jusqu’au jour où il se rend compte que les années ont fait leur œuvre, qu’il n’a plus la considération de la nouvelle génération de clients, qu’il doit travailler plus fort et plus longuement pour faire sonner la caisse enregistreuse, qu’il devient de plus en plus absent et donc dangereux, lorsqu’il conduit sa voiture. Pour couronner le tout, il est congédié par son employeur après quelques décennies de bons et loyaux services, le laissant littéralement sans le sou et endetté.

Pour ajouter davantage à son désespoir, vient s’ajouter la relation éternellement tendue, teintée de désenchantement, de colère et de ressentiment qu’il entretient envers ses deux « gagne-petit de fils » à qui il reproche leur manque d’envergure et d’ambition, particulièrement Biff. Car celui-ci a échoué dans ses études, a failli entreprendre une prometteuse carrière sportive au football et s’est toujours contenté de multiples petits emplois fort mal rémunérés, loin de sa famille. Et comme si ce n’était pas encore suffisant, il afflige davantage Willy en lui apprenant qu’il ne peut s’empêcher de voler, et que cela l’a d’ailleurs déjà mené en prison.

Biff veut mettre fin à son exil et à son interminable suite de petits boulots en tentant d’obtenir, d’un ami de jadis, le financement nécessaire pour partir sa propre entreprise d’équipement sportif, conjointement avec son frère Happy. Mais sa démarche échoue lamentablement, et il se résigne à son existence précaire non sans préalable confrontation finale avec le paternel.

Willy est dévasté d’apprendre la déconfiture de son fils, en qui il a placé tant d’espoir de voir son grand rêve américain se réaliser par procuration. Il se résout à commettre l’irréparable et le rideau tombe.

Le charismatique, chevronné et polyvalent Marc « Willy Loman » Messier incarne un personnage plus vrai que nature, qui lui donne l’occasion de déployer toutes les facettes de son incontestable talent; d’autant plus qu’il est solidement secondé par la vétérane Louise « Linda » Turcot qui n’a rien perdu de son intensité et de son vérisme, en plus d’un Éric « Biff » Bruneau et d’un Mikhail « Happy » Ahooja inspirés, habités et fort crédibles. Voilà un quatuor qui brûle manifestement les planches.

J’ai également été impressionné par les rôles secondaires de Robert « Ben Loman » Lalonde et Manuel « Charley » Tadros qui jouent avec naturel et grande aisance, mettant à profit leur vaste expérience. Les autres personnages m’ont semblé être pertinents et parfaitement à la hauteur de la tâche.

En somme, une brillante et solide distribution mise en scène par le très compétent Serge Denoncourt, dans un décor sobre et fonctionnel aidant grandement le spectateur à concentrer son attention sur l’action plutôt que l’environnement.

La salle a assisté à une captivante fresque, pour laquelle ses artisans se sont longuement et chaleureusement mérité de légitimes applaudissements et ovation debout.

Plusieurs spectateurs ayant jadis été fort impressionnés par l’inoubliable interprétation de Willy Loman, joué par le vivement regretté Jean Duceppe, nourrissaient fort probablement crainte et appréhension dans l’expectative de la performance de Marc Messier. Pour avoir personnellement été témoin du fait d’arme de Jean Duceppe, je considère que Marc supporte sans nul ombrage la comparaison avec son illustre prédécesseur, et relève fièrement le défi.


Un spectacle à voir? Absolument et parfaitement! La pièce sera présentée jusqu’au 11 novembre. Pour consulter le calendrier des représentations et pour obtenir de plus amples informations, vous pouvez consulter le site web du Rideau Vert en cliquant ici.