« Sur la lune de Nickel » : Norilsk, ville minière post-apocalyptique
« Sur la lune de Nickel » : Norilsk, ville minière post-apocalyptique

Publié par Roxane Labonté le Mer. 18 octobre 2017 à 9h00 - Contenu original
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Crédit photos: François Jacob

« Je n'avais jamais vu une ville sans arbres. Le mineur va chaque jour sous terre, et chaque jour, il risque sa vie. Nous avons le sentiment de vivre sur la lune. » Ainsi débute la bande-annonce du nouveau documentaire de François Jacob, Sur la lune de nickel. Celui-ci s'invite avec humanité dans le quotidien des âmes courageuses vivant à Norilsk, ville minière de Russie, fermée et terrifiante. Au programme: trois mois complets sans soleil, vents violents et tempêtes arctiques, pollution démesurée causée par les nombreuses mines et usines (palladium, cuivre et nickel). Il s'agit en fait de la ville la plus polluée du pays, où s'alignent placidement des bâtiments staliniens sans charme... Pourquoi diable les habitants de Norilsk acceptent le funeste destin d'y résider? Entrevue avec François Jacob et avant-goût de ce documentaire captivant sur une cité post-apocalyptique.


Fascination sibérienne radicale

D'emblée, on l'interroge: pourquoi la Russie? « Je suis fasciné par l'histoire et la culture de ce pays immense, qui compte 14 fuseaux horaires et 200 nationalités... C'est un pays avec une histoire tragique; un puissant fond d'exploration sur l'expérience humaine. Je voulais vivre ce que les gens là-bas vivent, et aussi, je voulais filmer le XXIe siècle, celui de la course aux dernières ressources. »

« Norilsk est une ville qui aurait pu être inexistante, sans le gouvernement communiste qui y envoie des centaines de milliers de travailleurs. La population là-bas a servi de cobaye pour créer l'expérience arctique, en périphérie de tout, dans un univers extrêmement pollué. Depuis la chute de l'Union soviétique, la compagnie qui gère la ville (Norilsk Nickel) continue d'exister et de faire des bénéfices, mais les gens sont un peu prisonniers de celle-ci... »


Le documentaire: un dialogue avec les gens

Produit par les Films Camera Oscura et distribué par les Films du 3 mars, Sur la lune de Nickel a été réalisé lors de deux voyages de six semaines en Russie. La plus récente expédition ne comptait que trois personnes à bord: François Jacob s'est occupé de la caméra, accompagné d'une interprète et d'un preneur de son.

Ce documentaire est son premier long-métrage, après avoir produit trois courts-métrages de fiction. Pourquoi ce changement? « Je viens de la littérature et le passage au documentaire s'est fait un peu naturellement. J'ai toujours aimé l'histoire et la politique, et j'aime mettre en scène des états d'esprit, avec de vraies émotions. Je suis parti à Détroit, à Las Vegas et au Nicaragua avec mon ami et documentariste Florent Tillon, et j'ai vraiment été séduit par sa façon de faire du cinéma à partir du réel. Le documentaire me satisfait énormément, car c'est un dialogue avec les gens. En même temps, le côté créatif est évident: il y a de la recherche, du montage, des choix de cadres et de lieux, une façon de filmer... On cherche à trouver une adéquation entre notre univers fantasmé et la réalité. »

François Jacob mentionne que les habitants de Norilsk sont faciles d'approche, et ne sont pas du tout à l'image de leur environnement hostile. « Même s'ils sont toujours un peu surpris quand on leur dit qu'on veut les filmer, ce fut une expérience vraiment magique. Il y a une camaraderie, une chaleur humaine qui se dégage de cette brave communauté. » Sur place, il privilégie de mettre les gens à l'aise; il leur dit de parler entre eux et d'oublier la caméra. « On introduisait des thèmes de conversation parfois, pour faciliter les choses. On a aussi rencontré beaucoup de gens provenant de milieux progressistes et culturels. C'est un peuple attachant, très éduqué et très cultivé. » Les arts aident énormément les gens, donc, dans ce paysage lunaire où pullulent les manufactures de minerais.




Défis: Météo extrême, police secrète et barrière de la langue

« Norilsk est une ville fermée et interdite. Le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB, successeur du KGB) administre les allées et venues des rares étrangers. Il fallait faire un rapport à tous les deux jours, à propos de tout ce qu'on faisait et de tous les gens qu'on rencontrait. J'ai eu un accident de voiture, et la police m'a accusé d'avoir un mauvais visa... J'ai dû passer huit heures au poste et j'ai eu une amende. Toute cette surveillance intense m'a causé beaucoup de paranoïa. » Il mentionne aussi qu'il se faisait très souvent demander des autographes, au dépanneur par exemple, tellement les visiteurs sont exceptionnels!

Questionné à propos des défis techniques reliés à la météo extrême, il répond que « travailler en hiver, c'est toujours plus compliqué pour la caméra, et aussi au niveau des entrevues. » On peut facilement imaginer l'équipement se couvrir de glace, et les batteries arrêter de fonctionner... Il dit aussi regretter « de ne pas avoir pu garder certains moments, car on a tourné sans trop connaître la langue... Je ne parle pas russe, mais heureusement, j'ai été aidé par mon interprète. »


Un pont entre l'est et l'ouest

En fait, le cinéaste veut toucher le grand public, et ainsi « être un pont entre l'est et l'ouest ». Il mentionne que « le film est immersif, c'est l'expérience de vivre une autre culture directement de l'intérieur. Et... j'espère que mes obsessions vont intéresser quelqu'un! » Il chérit aussi l'espoir secret qu'on puisse retrouver les 200 000 squelettes du goulag (anciens camps de travail datant de la seconde guerre mondiale), grâce aux informations du public... Somme toute, l'avenir de Norilsk pourrait ne tenir qu'à un fil : « Si jamais le minerai coûte trop cher ou devient délaissé, ou lorsqu'il n'y en aura simplement plus... La fermeture de la ville sera alors inévitable. »

Et comment se dessine le futur du cinéaste aventureux? Il vient de passer un mois en Arménie, et il travaille sur un nouveau documentaire. Celui-ci parlera du destin brisé de ce pays, ainsi que celui de l'Azerbaïdjan. « C'est un gros chantier qui avance, et presque la moitié du documentaire est déjà tournée », mentionne-t-il.


Devenez cosmonautes et visitez ce cratère industriel

Vous êtes donc conviés à enfiler votre combinaison spatiale, et voyager Sur la lune de nickel, avec François Jacob et son équipe. Ce documentaire vous touchera profondément... Il met en valeur le travail acharné de ces âmes oubliées de la Sibérie, et reflète la grande chaleur humaine émanant de la communauté, malgré les conditions austères.


Sur la lune de nickel sera à l'affiche dès le 20 octobre prochain (en version originale russe, avec sous-titres français). À Montréal ou à Rimouski, vous pourrez assister aux séances en présence de François Jacob!

À Montréal les 20 et le 21 octobre, le réalisateur sera présent à la Cinémathèque québécoise, et le 27 octobre, au Cinéma du Parc (film en version originale avec sous-titres anglais).

Le 26 octobre, le cinéaste se déplacera au cinéma Paraloeil, à Rimouski. Finalement, à noter que le film sera aussi diffusé à Québec et à Sherbrooke. Alors... à vos billets vers ce périple intersidéral engourdissant!