« Tu n'auras pas peur »: Affronter la surmédiatisation de la violence
« Tu n'auras pas peur »: Affronter la surmédiatisation de la violence

Publié par Roxane Labonté le Mar. 14 novembre 2017 à 17h00 - Contenu original
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Crédit photos: Site de canalblog.com

La mort en direct sur Internet. Sans aucun filtre. Sans aucune censure. Des scènes horribles, accessibles à l'aide d'une simple touche de clavier. Un snuff movie, c'est une vidéo détaillant par exemple les « exploits » d'un meurtrier. Ce dernier a ainsi la possibilité de créer sa propre célébrité. Une absurdité incroyable. Et tout le monde a accès à toutes ces atrocités avec une facilité réellement désarmante... C'est le thème central de Tu n'auras pas peur, thriller policier de Michel Moatti, paru le 16 février 2017 chez HC Éditions, en France. Ce livre dénonce notamment la surmédiatisation de la violence, ainsi que la fascination du grand public pour celle-ci. Aperçu de l'intrigue et critique ci-dessous!


Le metteur en scène macabre

Londres. Premier épisode d'une série meurtrière: un cadavre à moitié congelé et fixé sur un siège d'avion fait surface sur un étang. Deuxième épisode: une jeune femme retrouvée morte dans une chambre de motel; son visage, découpé avec une lame, a été emporté. Ce livre est basé sur l'histoire réelle de l'affaire James Bulger, où deux gamins de 10 ans ont assassiné un enfant de 2 ans.


Controverses éthiques

Ce livre est non seulement saisissant, poignant d'émotions, mais il interpelle également les journalistes à se questionner sur la quête effrénée de sensationnalisme. Il souligne aussi la transformation constante de ce métier, en mettant en scène deux personnages de générations différentes. Lynn Dunsday (qui travaille pour le journal en ligne Bumper) et Trevor Sugden (journaliste d'enquête pour un journal plus traditionnel, d'une soixantaine d'années) sont concurrents au départ. Ils finissent toutefois par s'entraider – et même se trouver de sérieuses affinités – dans la traque du meurtrier. Le décalage est inouï, entre les deux vies et façons de penser de deux professionnels, qui ont paradoxalement les mêmes objectifs de carrière, valeurs et visions... Fascinante remise en perspective! Le duo représente bien des questionnements actuels. Où se situe la limite entre la presse écrite, les « vrais » médias d'information, et l'actualité en ligne – tous ces blogueurs et youtubeurs qui propulsent les nouvelles dans l'ère numérique en continu?

Résolument moderne et sans tabou, Michel Moatti dénonce d'ailleurs la violence en mode « haute vitesse » dans les médias. L'auteur n'hésite pas à aborder les horreurs qui se trouvent sur des sites web controversés, qu'ils soient accessibles autant sur la face visible du Net (Bestgore, LiveLeak, Documenting Reality, Goregrish), que sous la face cachée de celui-ci : le darknet (Tor), et le deepweb... Malgré tout, on doit faire face à cela. « La peur, c'est la fin du vivre-ensemble », dit Michel Moatti.

Voici une vidéo où il explique les grandes lignes de son livre!



Des personnages attachants

Le narrateur omniscient et aligné sur chacun des trois personnages crée des identités réellement attachantes. On est pleins d'empathie pour l'incroyable et intrépide Miss Dunsday, qui ne veut pas rater un scoop. Ce personnage bien ciselé donne le courage de croire en soi. Audacieuse, Lynn nous somme à devenir une version améliorée de nous-mêmes. Elle nous fait puiser dans nos ressources de courage, dans nos boîtes à outils, nous rend prêts à faire face à de solides embûches. L'épineuse et très actuelle question du suicide assisté est également soulevée dans l'ouvrage, à travers le personnage de Trevor Sugden, qui veut aller faire un « dernier voyage » à Bâle, en Suisse. Cela emplit le coeur d'une tristesse profonde... On est aussi remplis d'admiration envers le travail du brillant et convivial détective-inspecteur du service de police de Londres, Andrew Folsom. Ce dernier refile parfois certains scoops à Lynn, ce qui fait sa renommée. Une autre importante question est par ailleurs soulevée, lorsque la liaison entre ces deux personnages s'approfondit...


Trame narrative bien ficelée

Le livre nous tient sur l'adrénaline – impossible de le reposer tranquillement! Les chapitres, qui sont courts et concis, indiquent les dates (même les heures!) et les lieux, et cela découpe bien l'intrigue dans l'espace-temps. D'ailleurs, ils raccourcissent jusqu'à l'action cruciale du livre, où les trois protagonistes sont au bar Molly's avec le tueur en série... Une scène particulièrement captivante, qui fait culminer le récit de façon magistrale.

Les descriptions sont très imagées, et bien construites. Sans nécessairement partir dans de grandes envolées lyriques, Michel Moatti nous donne le dosage parfait pour visualiser clairement. Des petits bijoux de phrases bien ficelées, comme « Et cette fille morte à Beckenham, cette Tracey bidule-chouette, pliée dans son container, flottant ente deux eaux, aussi misérable qu'une frite au fond d'un verre de Coca sur la table désertée d'un fast-food. » Quelle plume magnifique, quelles belles images créées dans nos esprits! « Sa bouche n'avait pas bougé. Elle dessinait toujours ce sourire figé de mannequin transi. Le genre de visage qu'on voit sur les publicités pour hommes de Dior. Pétrifiés dans leur beauté glaçante, sur fond d'architecture futuriste ou d'immensités aquatiques. » On s'arrête, et on prend notre souffle.


Tracé rouge sang entre émetteurs et récepteurs

L'image de couverture de Tu n'auras pas peur laisse un peu perplexe. Pourquoi une libellule numérique, ayant du sang entre les antennes? Est-ce un symbole de notre butinement incessant dans le monde de l'information? Est-ce possible qu'entre nos antennes métaphoriques, la douleur naisse? Constamment à la recherche d'actualités, avides de sensations fortes... Est-ce qu'en fait, on trace notre avenir dans le sang?


Somme toute, un excellent livre qui remet en question, et qu'on est triste de refermer pour de bon. On aimerait une suite!