Vu du pont: Puissante tragédie tricotée de travers humains...
Vu du pont: Puissante tragédie tricotée de travers humains...

Publié par Luce Langis le Lun. 20 novembre 2017 à 16h35 - Contenu original
Théâtre, Arthur Miller, François Papineau, Lorraine Pintal, Maude Guérin, Mylène St-Sauveur, Suggestions de sortie, Théâtre du nouveau monde, Vu du Pont

Crédit photos: Site du Théâtre de Nouveau Monde

Du 14 novembre au 9 décembre, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) présente Vu du pont, une pièce d'Arthur Miller écrite en 1955, et ô combien toujours d'actualité! Mise en scène par Lorraine Pintal, la directrice artistique du TNM, Vu du pont traite de nombreux thèmes profondément humains et sociaux, qui prennent leur source dans le tréfonds de l'âme humaine. C'est pourquoi cette pièce traverse les époques et les courants sociaux, tout en gardant sa fraîcheur des premiers jours. Elle fait réfléchir, remue les émotions et les consciences, et le spectateur en ressort grandi, transformé.

Un fils d'immigrants italiens, Eddie Carbone (François Papineau), trime dur comme débardeur à Brooklyn. Âgé d'une cinquantaine d'années tout au plus, il a réussi à se faire une vie pas trop désagréable, par la force de ses bras et de son courage. Il s'est bâti un petit nid affectif, avec sa femme Béatrice (Maude Guérin) et la nièce de cette dernière, Catherine, dix-sept ans, (Mylène St-Sauveur), qu'ils ont adoptée alors qu'elle était petite et orpheline. Ces deux femmes sont aux petits soins avec leur « bienfaiteur », celui qui les fait vivre, Eddie Carbone. La dynamique familiale en est une de soumises/dominant, mais ceci fait l'affaire des trois protagonistes, qui y trouvent tous trois leur compte.

Eddie Carbone tire un immense orgueil à être le pourvoyeur de ces deux êtres sous sa dépendance, et s'attend en retour à une soumission (complète) de leur part. C'est bien un pervers narcissique, mais la structure familiale tient le coup tant qu'elle n'est pas remise en cause...

Les problèmes commencent lorsqu'arrivent soudain d'Italie deux cousins de Béatrice, qu'il faut bien héberger pour rendre un peu grâce à l'Histoire familiale, à ce qu'elle a leur a donné trente ans auparavant... L'accession au rêve américain passe par l'aide des compatriotes, qui hébergent les immigrés clandestins au début de leur aventure en terre américaine. Ce thème de l'immigration, de l'accueil, est on ne peut plus d'actualité dans ces temps de grandes migrations mondiales...

Les deux frères italiens, Marco (Maxime Le Flaguais) et Rodolpho (Frédérick Tremblay) déposent donc armes et bagages chez leurs hôtes. Marco est marié et enverra donc le fruit de son travail à sa femme et son enfant restés en Italie. Quant à Rodolpho, il est jeune, célibataire, beau, créatif et gentil... tout pour plaire à la jeune Catherine, alors âgée de 17 ans. C'est le coup de foudre instantané pour les deux jeunes gens, qui vivent une idylle amoureuse. Et c'est aussi le début de la fin du petit monde d'Eddie... C'est la fin de cette sécurité affective qu'il avait réussi à se créer, au sein de cette société capitaliste violente et impitoyable.

Ainsi, Arthur Miller montre que les conflits sociaux partent toujours de la plus petite cellule sociale, la famille... D'un côté, Béatrice prend le parti de Catherine, et la pousse à s'émanciper. De l'autre, Eddie ne peut tolérer que Catherine partage son affection avec un autre homme. Il vit ça comme un abandon, et cela lui est intolérable. On peut faire le parallèle avec tous ces meurtres de femmes, dans nos sociétés, tuées par un ex-amoureux immature, ou encore par un père ou un frère démesurément possessifs, dans les crimes d'honneur.

Eddie tentera donc par tous les moyens de briser le couple de jeunes gens, afin de se réapproprier pour lui seul l'amour de Catherine. Il ira jusqu'à transgresser le tabou ultime entre immigrés clandestins: la dénonciation!

Dès lors, le conflit, jusque-là larvé, devient ouvert. Les masques tombent définitivement; la place n'est plus aux paroles, mais aux gestes. Le drame éclate. On assiste à une lutte à finir entre les deux parties...

Le narrateur de la pièce, l'avocat Alfieri (Paul Doucet), agit comme médiateur et comme observateur du conflit. Malgré toutes ses mises en garde et tous ses efforts pour éviter l'inéluctable, qu'il voit poindre, il demeurera impuissant dans ce qu'on appelle « une suite annoncée »...

Cette pièce très forte, magnifiquement écrite et aux enjeux profonds et puissants, aux mobiles inavouables, a toutes les qualités d'une tragédie grecque. Elle parle des conflits humains, qui prennent leur source dans l'inconscient de l'homme: la jalousie, l'amour, l'abandon, la vengeance, la trahison, la recherche du pouvoir et l'obligatoire résolution définitive du conflit... par l'amour ou par la mort!


Avec Frédérick Bouchard, dans le rôle de l'agent d'immigration, et Martin-David Peters (Mike).

Vu du pont : une pièce forte, tragique, où tous les enjeux humains sont présents. Durant deux heures, vous serez emportés par une histoire puissante, vraisemblable et au dénouement implacable. J'ai vraiment beaucoup aimé! À voir absolument; pour vous procurer vos places, cliquez ici.