Nyotaimori: stop à la glorification des « workaholics »!
Nyotaimori: stop à la glorification des « workaholics »!

Publié par Roxane Labonté le Ven. 19 janvier 2018 à 15h00 - Contenu original
Théâtre, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Christine Beaulieu, La Bataille, Macha Limonchik, Nyotaimori, Philippe Racine, Sarah Berthiaume, Sébastien David, Suggestions de sortie

Crédit photos: Valérie Remise

Ce mercredi 17 janvier, Nyotaimori en a ébranlé plus d'un... La pièce de Sarah Berthiaume création de La Bataille, en coproduction avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui y dénonce la société de consommation et l'obsession des biens matériels, qui finissent bien plus souvent et plus qu'autrement par posséder leurs propriétaires... atuvu.ca vous présente ici son compte-rendu de la première, qui a eu lieu au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Retour sur une pièce vraiment déstabilisante, touchante et dénonciatrice.


Nyo... quoi? Les femmes... tables à sushis

Le nyotaimori, pour ceux qui n'en auraient pas encore entendu parler, est une pratique japonaise qui consiste à déguster des sushis disposés sur une femme nue. Légende urbaine, mythe, ou réelle tradition? Quoi qu'il en soit, cette pratique controversée se situant entre le jeu sexuel et « expérience culinaire exotique » s'exporterait peu à peu en Occident. D'ailleurs, à Montréal, elle se vend en tant qu'expérience de luxe, et peut être liée à des services d'escortes... Bref, la pièce Nyotaimori veut faire réfléchir, avec sa thématique qui s'articule autour du rapport au corps, que ce soit en tant que « machine pour travailler » ou qu'« accessoire pour vendre ». En effet, tout cela peut devenir tordu assez rapidement.

Santé et travail: plaidoyer pour l'équilibre

Au début de la pièce, une journaliste (Christine Beaulieu) réalise une entrevue avec un employé d'une agence de publicité (Philippe Racine). On ne croit pas vraiment encore au jeu des acteurs, car ils semblent exagérer chaque réplique... Mais on comprend, au fur et à mesure que la pièce se déroule, qu'ils sont dans la partie montante d'un crescendo, finalement très bien mené. On embarque vraiment durant la deuxième scène. Une femme seule, prise dans un tunnel (Macha Limonchik) réfléchit profondément sur sa vie, dans laquelle elle dit « passer son temps à attendre ».

Nyotaimori peut fortement remettre en question les gens voulant devenir travailleurs autonomes, ou ceux déjà établis qui auraient accepté une charge de travail trop lourde... Car dans ce cas-ci, le personnage de Christine Beaulieu, qui passe sa vie à écrire, tapant à qui mieux-mieux pendant trente heures consécutives, s'est complètement épuisé. La femme perd la notion de ce qui est important: sa compagne de vie la quitte, et la journaliste finit par se retrouver enfermée dans le coffre de sa propre voiture... Comment peut-on perdre le contrôle de sa vie d'une façon aussi absurde?

La pièce nous dicte donc d'imposer nos limites. De savoir quand s'arrêter, et de reconnaître qu'on a le droit de dire « non ». Qu'il il faut impérativement se trouver du temps pour soi, car personne à part nous-même ne peut nous le donner... Nyotaimori ramène à l'ordre notre troupeau de chevaux impatients, fougueux et désordonnés. L'auteure nous somme de réfléchir, avant de dire « oui », car chaque choix qu'on fait crée des remous dans nos vies. À l'instar d'un petit caillou jeté dans un fleuve, un petit « oui » de trop suffit parfois à déclencher des flots impétueux... D'ailleurs, est-ce qu'on se met trop de pression, pour ensuite se « plaindre » qu'on est constamment « trop occupés »? Veut-on trop se sentir importants et désirés, en acceptant une trop grande charge de travail? Surestime-t-on notre temps et nos capacités? À quel point notre besoin d'être valorisé peut devenir maladif? Comment se retrouve-t-on workaholic? On doit trouver le juste équilibre.

Parallèles surréalistes entre humains et machines

La dualité est exploitée tout au long de la pièce. Deux situations qui, a priori, n'auraient que peu de lien ensemble, se trouvent enchevêtrées par des moyens oniriques (des warpzones). Le surréalisme est à l'honneur, que ce soit en passant à travers un écran d'ordinateur pour atterrir dans une manufacture de voitures au Japon, ou encore en poussant une porte d'usine en Inde, pour ensuite se retrouver dans un stationnement de Montréal... La pièce dénonce aussi l'absurdité d'un travail trop répétitif qui peut mener à l'aliénation. Avec le manque de sommeil et la privation sensorielle, celui-ci peut en effet ressembler à de la torture... Que penser de l'emploi de « caresseur de voitures »? Ou encore de cet autre personnage, inspiré de l'histoire vraie de Richard Vega, et du concours troublant et absurde « Hands on a Hard Body », qui embrasse une voiture pendant plus de 36 heures d'affilée?

Nyotaimori confronte souvent deux protagonistes vivant des situations opposées. Par exemple, le participant au « Kiss a Yaris », dont le vide mental qui frôle l'aliénation contraste avec la journaliste hyper-active, qui, elle, a les neurones constamment en ébullition. D'ailleurs, celle-ci s'empiffre compulsivement d'une quantité industrielle de « cochonneries médiatiques » pour procrastiner, et les spectateurs trouvent bien drôles ses références! Entre leurs répliques, les personnages se meuvent comme s'ils étaient sous l'eau, en slow-motion, et c'est magnifique. On est hypnotisé par les interprètes, qui sont sensibles et bien coordonnés. D'ailleurs, la mise en scène, signée par Sébastien David et par l'auteure, Sarah Berthiaume, est épurée et très bien réalisée. La pièce dresse un parallèle habile entre l'exploitation des travailleurs étrangers, et le fait d'être pigiste, en parlant des grands risques d'épuisement. Voulez-vous réellement être un esclave du travail? nous demande Nyotaimori. Désirez-vous vraiment vous éreinter au nom de l'argent, sacrifier vos relations pour un peu de visibilité? On choisit ou pas d'être bourreau de travail, finalement...

Dans un autre ordre d'idées, un « bonhomme gonflable » (le type souvent utilisé par les concessionnaires de voitures) est installé sous une trappe. Entre deux scènes, il s'active; toutefois l'effet est peu réussi, car celui-ci s'obstine à tomber sur le sol, malgré les efforts de Philippe Racine pour le maintenir dans les airs! Durant la pièce en général, l'ambiance est lourde et très inquiétante. Des effets sonores modifient les voix habilement, pour notamment réaliser une conversation téléphonique ou l'écoute d'une voix enregistrée. Les spectateurs sont d'ailleurs très silencieux. Ils contemplent l'immensité dramatique dans laquelle ils sont plongés, immobiles. L'ovation révèle l'appréciation des gens pour cette troublante histoire parsemée d'humour noir. L'aspect femme-objet n'est qu'effleuré à travers Nyotaimori; l'accent est mis davantage sur le rapport du corps au travail. Toutefois, la dernière scène est très bien menée. Christine Beaulieu porte un costume brillant, qui imite des sushis disposés sur son corps, et prend une posture de yoga où elle devient une table... Émouvant.


Prenez part à des rencontres impromptues entre l'Orient et l'Occident, entre le genre féminin et le travail en général, entre le style de vie des pigistes et des employés... Nyotaimori est un éventail qui se déploie. Bien dessiné, effrayant, il remet la cruelle et absurde réalité devant notre visage, qui retient à peine ses larmes. Il révèle beaucoup d'angoisses profondes et de questions existentielles bouleversantes. À voir absolument, pour des émotions fortes et un rappel que l'on n'est pas infaillible en tant qu'être humain....

La pièce sera présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu'au 3 février. Vous pouvez vous procurer les billets
juste ici!