« Hurlevents » | Kaléidoscope de thèmes acérés comme des couteaux
« Hurlevents » | Kaléidoscope de thèmes acérés comme des couteaux

Publié par Luce Langis le Lun. 5 février 2018 à 16h15 - Contenu original
Théâtre, Benoît Drouin-Germain, Catherine Trudeau, Claude Poissant, Fanny Britt, Florence Longpré, Hurlevents, Suggestions de sortie, Théâtre Denise-Pelletier

Crédit photos: Site internet du Théâtre Denise-Pelletier

Dans sa nouvelle pièce, Hurlevents, la dramaturge Fanny Britt crée un monde où les personnages, très contemporains, ont perdu la capacité de communiquer harmonieusement – à défaut de le faire affectueusement –, et où ils ne savent que s'arracher des morceaux d'âme en se parlant. Bien qu'inspirée du roman Les hauts de Hurlevents d'Émilie Brontë, l'auteure a complètement « re-brassé » les cartes pour en faire une pièce originale, tout à fait indépendante du roman, où la contemporanéité des êtres, de l'époque et des lieux prime sur tout le reste. La multiplicité des thèmes abordés en font une pièce très riche, intéressante et porteuse de réflexions.


La mise en scène de Claude Poissant, aussi directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, s'arrime très bien avec le propos de Britt, ce qui en fait une œuvre-choc, efficace et aboutie. Ici, pas de mièvreries, pas de gants blancs, et surtout pas de politically correct : les personnages se disent – ou se crient – directement et brutalement ce qu'ils ont à dire. Cette façon de se lancer au visage leurs quatre vérités reflète bien l'agressivité dont les rapports humains sont imprégnés, à l'ère des médias sociaux et des communications virtuelles. Le téléphone cellulaire est d'ailleurs omniprésent dans la pièce, comme outil de communication entre les protagonistes.

Se situant dans un village inventé, du nom de Haworth-de-Kamouraska, l'auteure a mis en scène six personnages, tous en quête d'amour. La pièce s'ouvre avec, seule en scène, Marie-Hélène (Catherine Trudeau), professeure d'université, dont l'un des élèves, Édouard (Benoît Drouin-Germain) est secrètement amoureux. Édouard habite en colocation avec une autre étudiante, Émilie (Florence Longpré). Afin qu'Édouard puisse enfin déclarer son amour à Marie-Hélène, les deux colocataires ont décidé d'organiser un souper, auquel ils ont convié Marie-Hélène et une amie, Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez). En fait, ce souper n'aura jamais lieu, mais les interactions entre les personnages, elles, prendront toute la place et se suffiront à elles-mêmes. Afin d'exprimer toute la relativité du prétexte du souper, le metteur en scène a choisi d'installer la table, les quatre chaises et le couvert, suspendus à l'envers au plafond. L'idée est vraiment géniale.

Trois des principaux thèmes abordés dans la pièce étant l'incommunicabilité des êtres, l'individualisme forcené et le questionnement sur l'éthique (des relations amoureuses), Isa ne cesse d'envoyer des messages texte à son professeur d'université, duquel elle s'est totalement amourachée. Elle ne cesse de consulter son téléphone et d'attendre ses réponses... qui ne viendront pas. Les autres ont beau lui dire que ce professeur – marié de surcroît – a utilisé bien d'autres étudiantes avant elle, elle ne les écoute pas. C'est Marie-Hélène, la professeure, qui soulève avec le plus d'acuité cette question de l'éthique professionnelle. Elle est tellement scandalisée par cette utilisation éhontée de la jeunesse estudiantine, qu'elle est allée jusqu'à peindre en rose la porte du bureau de ce professeur pour manifester contre cet abus. Isa s'insurge contre ce qu'elle appelle une « intrusion dans sa vie privée. »

Au cours de la soirée arrive inopinément Catherine (Kim Despatis), la sœur d'Émilie. Les deux se jettent dans les bras l'une de l'autre, très contentes de se voir. On apprend que Catherine, qui habite loin, est venue se faire avorter. Son copain Sam Falaise (Alex Bergeron), qui attendait jusqu’alors dans l'auto, ressurgira soudain. Les deux forment un couple presque désespéré, dans lequel ils sont totalement dépendants l'un de l'autre.

En utilisant plusieurs mots anglais – ou carrément des néologismes créés par Britt – l'un des personnages soulève aussi la question de la langue française, en arguant qu'une langue est vivante et qu'elle doit pouvoir accueillir ces nouveaux mots... Enfin, passons (NDLR) !

En somme, avec Hurlevents, Fanny Britt a réussi tout un tour de force : celui de réunir, dans une seule pièce, tout un kaléidoscope de thèmes, de questionnements et de réflexions, sans qu'aucun d'eux ne fasse de l'ombre aux autres. Tout s'imbrique harmonieusement comme dans un cube Rubik. C'est une pièce intense, fournie, où le spectateur ne doit pas manquer d'attention une seule seconde. Les références au roman Les hauts de Hurlevents sont disséminées ici et là dans le spectacle, soit de façon discrète, soit frontale. Le roman est en fait la matrice de laquelle est née la pièce Hurlevents, qui s'en est maintenant totalement détachée.


À voir jusqu'au 24 février, au Théâtre Denise-Pelletier. Pour vous procurer des billets, cliquez ici.