Jamil arrive en ville! | Avis de décès
Jamil arrive en ville! | Avis de décès

Publié par Jamil le Mer. 14 février 2018 à 1h00 - Contenu original
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Pendant plus de 30 ans, Jamil a arpenté les nuits de Montréal. Des Gypsy Kings à Notre Dame de Paris en passant par Richard Desjardins, en avant-scène ou en arrière-scène, il a été l’auteur de plusieurs pages des nuits de Montréal pendant deux décennies à cheval sur le siècle dernier. Exilé à la campagne depuis plusieurs années, Jamil est de retour et porte un regard lucide et empreint de nostalgie sur les nuits de notre ville.




J’essaye de vous parler des nuits de Montréal, mais:

« J’veux pas t’faire peur
Mais ici dans c’pays
Y’a des choses bizarres
Des trucs c’est pas permis
Y’a des vieux qu’on met en cage
Avec des fleurs et des rideaux
Et c’est pas un mariage…
Non c’est pas un mariage » *

Ici on ne prend pas soin de nos vieux, tout le monde sait ça ? Alors imaginez pour nos murs, notre patrimoine historique?

« Montréal tu perds la mémoire
On t'efface par petits bouts
Aucun respect pour ton histoire
De quand NYC était à tes genoux » *


Si je vous dis le Mocambo, le El Morocco, Le Faisan Doré, L’Esquire Show Bar, Le Casa Loma, Le Casino Bellevue? Le Rock Head Paradise? Ça vous sonne une cloche? Tous disparus…

Saviez-vous que le « Rat Pack », c’est-à-dire Frank Sinatra, Sami Davis Junior et Dean Martin, chantaient Chez Paré ? Pour moi, Chez Paré, c’est le bar de danseuses où on amenait les stars françaises et leurs musiciens… Là, ou aux Foufounes Électriques. Aux Foufs, j’y ai déjà croisé Maurane, Philippe Lafontaine et Maxime Le Forestier, tous les trois « g’lés comme des balles » en pleine après-midi à fumer des fines herbes. Oui, je sais… Mais aux Foufs, le pote est légal depuis 50 ans. Montréal, on efface ta mémoire…


La vieille dame à la plume rose

Parlant de danseuses, j’ai assisté il y a une vingtaine d’années à une scène unique au monde! Un truc qui ne peut arriver qu’au Québec. Nulle part ailleurs dans le monde ! Notre truc à nous, quoi. Un joyau du moment présent, comme ce clochard dont je vous ai déjà parlé et qui faisait la circulation au carrefour de De Maisonneuve et Crescent en pleine heure de trafic, pendant les Jeux Olympiques de 1976, et que tout le monde écoutait.

J’étais en voiture, j’avais vingt minutes à tuer entre deux rendez-vous. J’aperçois une vieille Taverne de coin de rue, du genre qui sert encore les langues dans le vinaigre avec le petit biscuit soda. Un peu comme l’Inspecteur Épingle, qui n’existe plus… On est sur Bélanger dans Rosemont-La Petite Patrie; à l’époque, c’est un petit quartier de la classe moyenne vieillissante. Il y a une place de stationnement juste en avant : d’un coup de volant, je me gare et j’entre dans les années 1950…

Le lieu est comme il se doit. Un plancher traditionnel en terrazzo, les chaises typiques en bois avec le dossier arrondi, juste assez inconfortable pour ne pas s’endormir. Et le dossier juste assez arqué pour accueillir confortablement un dos fatigué, et pour faire en sorte que ta veste tombe à chaque fois que tu t’adosses. Il ne manque que la pancarte « Bienvenue aux dames ».

Le lieu est carré, sans recoin, avec le comptoir du bar au fond à gauche. Ça sent la levure de bière, évidemment, mélangée à la nicotine froide et chaude. La moyenne d’âge à cette heure-là est de 60 ans je dirais, encore trop tôt pour les « travaillant », les plus jeunes.

J’entre donc dans cette Taverne, dont j’oublie le nom et qui n’existe plus aujourd’hui. Envolée, disparue, même pas enterrée; simplement effacée dans l’indifférence totale… La porte d’entrée étant sur un coin, je traverse la salle en diagonale en direction du zinc en bois foncé qui porte les traces d’un passé arrosé. Le plancher est parsemé de tables et de chaises vides. Il y a quelques clients au comptoir, je commande une pinte de draft. À l’époque c’était Molson ou Labatt; même goût, même combat, même taux d’alcool. La seule différence qu’il y avait dans les bières, toutes blondes, c’est que l’une était faite pour « Les vrais », l’autre pour les « Bricoleurs », une troisième pour « les Branchés » ou encore pour les plus jeunes qui, eux, savent s’amuser. Bref, je soupçonne qu’il y avait un gars en arrière du comptoir chargé de changer les étiquettes en fonction de la commande…

J’étais rentré sans regarder, d’un pas un peu pressé. Je traverse la petite salle carrée, m’assois sur un des tabourets au dossier arqué qui borde le comptoir. Je fais quelques signes de tête en guise de bonjour aux quelques alcooliques persévérants qui m’avaient devancé. Ils me rendent poliment mon salut de la même façon, tout en poursuivant leurs conversations brièvement interrompues. Je reçois ma bière. Je prends une grande gorgée, la repose; je pousse un grand soupir et je me retourne. Et là….

À l’opposé du comptoir où j’étais assis, il y avait au mur trois machines à sous. Les grosses machines réglementaires de Loto Québec. Celles qui ont pour objectif de renflouer nos caisses de retraite, en pompant justement le fric de tous ceux qui reçoivent un chèque du gouvernement. Le piège à con des retraités, des chômeurs, des accidentés de la CSST, des BS. L’une des machines était vraiment collée au coin de la pièce et, au-dessus d’elle qui cassait l’angle, était accroché un écran de télévision géant d’au moins 76 pouces. La télévision était tellement basse qu’elle frôlait le chapeau d’une dame âgée d’environ quatre-vingts ans, qui se tenait debout à côté de son conjoint assis en train de miser. Jusque-là, tout va bien. Jolie petite saynète du vieux couple, dont la vieille dame accompagne discrètement le bien aimé, qui lui semble jouer alors que c’est elle qui discrètement lui dit quoi faire. Un vrai couple québécois à l’ancienne. L’homme semble mener, mais en fait, il ne fait que suivre les ordres. Un gars achète la paix comme il peut, que veux-tu?…

Là où la scène est unique, c’est que sur l’écran géant qui culmine au sommet du chapeau de la vieille dame, dont la coquette petite plume rose du chapeau vient chatouiller le bas du cadre, on y diffuse les images d’un pénis géant en pleine éjaculation sur le visage d’une femme gourmande, pulpeuse mais pourtant très affamée…


Le cimetière est plein

L’Iroquois, l’Atre, La Cave à Mousse, Le Rising Sun… BB King jouait au Rising Sun : morts. L’Air du temps recevait UZEB… : morts. Le Café St-Michel, le Vol de nuit, La Butte St-Jacques, l’Iroquois, l’Hotel Nelson… : morts.

Plus près de nous, Les Beaux Esprits, L’Ours qui fume, Le Grand Café, La Nuit magique, Le Va-et-Vient… : morts.

Encore plus près Le Sofa, Le Jellow, Le Tap Room, Le Gainzbar, La Boite à Marius : disparus. La victime de la Guilde des musiciens, Le Sarajevo : exilé et mort de tristesse. Le Cigare du Pharaon du Petit Moulinsart : K.O technique, le proprio a ramassé un bloc de glace sur la tronche, pas de relève. Le Divan Orange a revendiqué l’euthanasie : c’est pour mars.

Et le Medley! Et le Spectrum! Alouette!… Les Alouettes?

Et tant d’autres: Les jardins du show-business? Sont de vrais cimetières.

« Montréal tu perds la mémoire
On t'efface par petits bouts
Aucun respect pour ton histoire
De quand les Molson étaient contre nous… » *


J comme dans Jésus-Marie-Joseph.

[NDLR : * Les textes extraits des chansons (en italique) sont de l’auteur.]

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