« Invisibles » | Voir pour croire
« Invisibles » | Voir pour croire

Publié par Élizabeth Bigras-Ouimet le Jeu. 22 février 2018 à 16h15 - Contenu original
Théâtre, Alice Moreault, Guillaume Lapierre-Desnoyers, Invisibles, Josée Deschênes, Noémie O’Farrell, Steve Laplante, Stuko-Théâtre, Suggestions de sortie, Théâtre La Licorne

Crédit photos: Éva-Maude TC

Stuko-Théâtre, fondée en 1999, est une compagnie de création qui désire avant tout donner la parole aux artistes de la relève à l’intérieur d’un espace défini, afin d’établir une proximité entre les artistes sur scène et le public. Ce dernier se retrouve alors impliqué dans le vif du sujet ; pas moyen de demeurer insensible, passif ou de fuir l’interprétation des acteurs. Nous sommes tous concernés. Et c’est ce qui se passe lors d’Invisibles, de l’auteur Guillaume Lapierre-Desnoyers, pièce présentée à La Petite Licorne du 19 février au 16 mars 2018. Inutile de fermer les yeux; vous ne pourrez fuir la réalité que vous propose Chloé, 15 ans, fugueuse.


« Chloé, 15 ans, décide de fuir l’existence beige et asphyxiante qu’elle mène avec sa mère. Elle prend donc la route des États-Unis pour vivre tout ce que le monde a à offrir, sans concession. Entre deux truck stops, la jeune fugueuse s’enlise dans un quotidien pétri d’abus et de violence. Heureusement, elle croise une femme-aigle qui l’aide à survivre en cavale. Derrière, elle laisse une mère désemparée par l’absence qui se prolonge et un enquêteur déterminé à faire la lumière sur cette disparition. »

Le sujet ne pouvait être plus d’actualité; Invisibles raconte l’histoire de Chloé, 15 ans, qui fuit son existence par besoin de liberté, besoin d’être jusqu’au bout, de vivre jusqu’à la mort avec intensité et démesure.

Chloé étouffe. Comme tous les adolescents, direz-vous? Oui et non. Chloé fait partie de ces jeunes dont on ne parle pas souvent; ceux qui ont le besoin viscéral de liberté, ces « marginaux » dont on ne fait pas trop de cas, ces jeunes qui décident de partir tout simplement. Elle n’a pas été enlevée, elle a simplement décidé de fuir son existence sans couleur.

Mais fuit-elle vraiment? Sa quête n’est-elle pas davantage un besoin qu’une fuite? Parfois la solitude nous pèse si fort sur les poumons que nous n’avons pas d’autre choix que d’aller vers l’inconnu pour fuir une respiration collective trop peu adaptée à notre propre rythme.

La fugue demeure alors la meilleure option pour ces jeunes qui étouffent.




Ma vie serait meilleure si t’étais morte

« Ma vie serait meilleure si t’étais morte! », lance Chloé à sa mère. Comment réagir à de tels propos? Chloé ne se sent pas écoutée par sa mère, ni comprise ni acceptée comme elle est. À qui la faute? Est-ce toujours de la faute des parents si les enfants ne se sentent pas compris?

Chloé ne se retrouve pas en la société sédentaire et matérialiste que lui impose son quotidien. Elle a soif de couleurs, de non-attaches, fuck off les biens matériels, elle veut bouger au rythme de ses envies, vivre, vivre, vivre! Mais à 15 ans, elle ne peut décider pour elle-même. Elle « appartient » à sa famille, à sa mère surtout ; femme qui la répugne par son « paraître » plutôt qu’être, à qui elle ne veut surtout pas ressembler plus tard, avec qui elle ne veut pas communiquer, à qui elle crie les pires insultes qu’un enfant peut dire à ses parents; elle la déteste car elle représente un frein à sa liberté, une limite insignifiante qui la fait la détester encore plus.

Certes, la mère a ses failles, comme tout être humain, mais il est parfois difficile pour une adolescente de comprendre que les adultes ont eux aussi des choses à apprendre. Chloé lui en veut, sans trop savoir que le poids qu’elle fait porter à sa mère n’est que le reflet de sa propre incompréhension envers elle-même.

La comédienne Noémie O’Farrell interprète une Chloé imprévisible, attachante, chiante et adorable. Si le jeu des comédiens est au début légèrement caricatural, on se laisse prendre rapidement par leur interprétation, leur sensibilité, leur intégration de leur personnage. Noémie O’Farrell est frondeuse, candide, insoumise et tendre en son personnage de Chloé. Son regard dit tout sans rien dire. Ouf. Une vraie ado!

La belle Alice Moreault personnifie Stacy, femme-enfant qui longe depuis longtemps les autoroutes et les stationnements et qui a fui les violences de sa famille pour sauver sa peau. Stacy ne fait confiance à personne, mais sa rencontre avec Chloé lui apportera un peu d’amour, d’amitié, une alliée sur les routes rocailleuses. Ensemble, elles sont moins seules, plus fortes.

Les deux ados se comprennent maladroitement jusqu’à ce que leur route se sépare par leurs besoins respectifs; Chloé désire voir New York, Stacy préfère demeurer près de l’autoroute. Elles se donnent rendez-vous dans trois jours pour reprendre la route ensemble.





Si les choses avaient été différentes

Les années passent et aucune nouvelle de Chloé. La grandiose Josée Deschênes interprète la mère de Chloé, « Madame Lise St-Aubin » comme l’appelle Chloé, sans censure, avec acharnement oserait-on dire.

Comment exprimer toutes les émotions qu’une mère peut ressentir alors que sa fille, celle qu’elle a portée, celle qu’elle a voulu combler, qu’elle a tenté de comprendre, est seule dans le grand monde et que personne ne peut l’aider? Personne ne peut la retrouver, personne ne peut lui rendre sa fille à elle, personne n’entend le mal qu’elle ressent dans ses entrailles comme un accouchement perpétuel… Comme si on lui avait enlevé sa fille sans son accord, mais avec le consentement d’une vie qui ne lui rapporte pas son enfant, qui la fait attendre sans une once d’espoir; parce que des « cas » comme Chloé, il y en a des milliers par année.

Josée Deschênes va jusqu’au bout de cette mère démunie qui a certes été maladroite comme toutes les mères, mais qui n’a jamais dit être parfaite; et on ne pourra jamais lui reprocher de ne pas avoir aimé sa fille. Pourtant, l’amour suffit-il lorsque notre enfant étouffe, lorsqu’il désire une liberté plus grande qu’on ne saurait lui donner, que toutes nos attentions deviennent insipides à ses yeux? Lorsqu’il nous « hargne » du regard et nous méprise, car en tant que parents, nous sommes barrières à son souffle?

Car ne nous trompons pas; ce n’est pas toujours la faute aux parents. Il y a certes des milieux dysfonctionnels qui incitent certains enfants à fuir, mais ce ne sont pas que ces familles qui sont touchées par le fléau des fugues. Et tous les cas de fugues ne se résument pas qu’aux enlèvements ou aux cas d’esclavage sexuel. Il y a bel et bien certains jeunes qui « décident » de partir. Si ces cas paraissent encore marginaux, il n’en demeure pas moins qu’ils existent.

En dehors des familles éprouvées, il y a aussi les équipes de recherches dont on ne parle jamais. Dans la pièce Invisibles, une place prédominante est laissée à l’enquêteur, offert par l’incroyable Steve Laplante.

Homme fidèle et père dévoué, l’enquêteur est le pilier de la pièce. Par lui, on ressent à la fois la distance émotionnelle qu’impose un tel métier, mais également toute la douleur des images qui jalonnent chaque jour ses enquêtes, l’incompréhension de certains actes immondes, la peur que ses propres enfants soient touchés par toute la violence du monde. C’est lui qui doit soutenir les familles terrifiées à l’idée de perdre leur enfant ou de les retrouver dans un état lamentable. C’est lui qui doit encaisser toutes les insultes lorsque l’enquête ne donne pas les résultats souhaités. C’est lui qui doit trouver, dessiner une issue heureuse qui n’arrive qu’en très peu de cas.

On parle très rarement de ces personnes qui passent des années à chercher les fugueurs, alors qu’ils représentent un énorme morceau de casse-tête dans les faits. Steve Laplante livre un enquêteur passionné par son métier, mais non pas insensible à la souffrance des familles. Il veut retrouver chaque enfant disparu, mais se trouve lui-même à la merci de limites, de manques de preuves, de détails invisibles qui empêchent de retrouver certains jeunes. Il amasse tout dans un dossier, avec professionnalisme, mais surtout avec empathie, afin de remettre celui-ci à chaque jeune qu’il retrouve; pour lui montrer que durant des années, il y a eu au moins une personne qui a pensé à lui et que ce dossier est au fond une partie de sa vie à lui…

Invisibles a reçu une mention spéciale dans le cadre de la remise du prix Gratien-Gélinas et on espère qu’elle fera boule de neige. Je sais, chers lecteurs, que vous aimeriez que je vous dise si Chloé a été retrouvée, morte ou non, mais je ne vous le dirai pas; allez voir la pièce Invisibles avec vos adolescents. Il est important de s’ouvrir les yeux sur eux.






Invisibles
De Guillaume Lapierre-Desnoyers
Avec Josée Deschênes, Steve Laplante, Alice Moreault et Noémie O’Farrell

Du 19 février 2018 au 16 mars 2018 au Théâtre La Licorne; pour en savoir plus, cliquez ici.