L’Effet Hyde; se perdre en soi
L’Effet Hyde; se perdre en soi

Publié par Élizabeth Bigras-Ouimet le Ven. 9 mars 2018 à 16h00 - Contenu original
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Crédit photos: Mathieu Doyon

Le Théâtre de la Pire Espèce, l’artiste Marcelle Hudon et le Théâtre Aux Écuries vous présentent L’Effet Hyde, du 6 au 24 mars, adaptation de L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson. Écrit en 1886, ce récit de style thriller psychologique et fantastique raconte l’histoire d’un homme, le Dr. Jekyll, en apparence bon et droit, pétrifié par la dualité de son âme lors d’une expérience qu’il tente sur lui-même. Drogué par un mélange scientifique, il devient victime de son inconscient, de son côté obscur et immonde. C’est son bon ami, Gabriel John Utterson, qui devra enquêter sur le lien inusité qui unit le Dr. Jekyll et un certain Edward Hyde suite à la découverte du corps de Jekyll.


À titre de rappel, c’est en 1999 que le Théâtre de La Pire Espèce est fondé par Olivier Ducas et Francis Monty.

« Le Théâtre de la Pire Espèce emprunte ses techniques à différentes disciplines telles que la marionnette, le théâtre d’objets, le clown, le cabaret et le théâtre de rue. La compagnie s’applique à développer, en explorant le processus de création, un art vivant, novateur et accessible […] Impertinent, festif et accidentellement érudit, son théâtre allie matériaux bruts et imagination débridée, foisonnement baroque et précision chirurgicale. »

Cette courte description exprime parfaitement l’expérience qui vous attend si vous allez voir la pièce L’Effet Hyde, présentement au Théâtre Aux Écuries. L’unique Marcelle Hudon, marionnettiste et actrice, se joint à La Pire Espèce pour rendre cette prestation tout simplement troublante de beauté et remarquablement insensée. Ils auraient pu se contenter de jouer leur rôle, mais…

« Ce sont les leviers de l’imaginaire qu’on va chercher. Il faut que le spectateur accepte la convention qui lui dit que ce masque-là, cette marionnette-là, cet objet-là, c’est le personnage. S’il n’a pas envie de jouer à ce jeu-là, il se lève et il quitte la salle.Mais s’il décide de rester et de jouer avec nous, il accepte aussi tout ce que ça transporte comme angoisses, comme monstres, comme rêves, comme personnages plus grands que nature qu’on ne retrouve pas dans un théâtre plus réaliste. » - Francis Monty

L’effet de cette pièce dépasse largement ce à quoi on pouvait s’attendre. Le Dr Jekyll, le notaire Utterson et l’abominable Hyde ne sont plus que des personnages; ils sont les pantins de leurs pensées, comme nous tous d’ailleurs.

Comment un homme peut-il se perdre en lui-même au point de n’avoir plus de contrôle sur ce qu’il est et fait? S’agit-il d’un dédoublement de personnalité, ou y a-t-il vraiment conflit entre le conscient et l’inconscient de l’homme?

Pour y voir clair, il faudra scruter les plus noires ombres…





Pièce visionnaire de la psychanalyse moderne

La pièce narrée se déroule à Londres, en Angleterre, au XIXe siècle.

Lors d’une promenade avec son cousin, le notaire Gabriel John Utterson apprend la terrible histoire d’une fillette agressée par un homme en pleine rue, sous les yeux des passants. Cet homme, dit-on, aurait sauvagement attaqué la fillette lors d’une collision entre eux; animal sans conscience humaine, méprisant et dégoûtant. Alors que les parents de la jeune victime arrivent sur les lieux et demandent un « dédommagement » (pardon?), l’agresseur appelé « Hyde » entre dans la maison du Dr. Jekyll et en ressort avec un chèque.

Dès lors, une question se pose : « Quel est le lien entre Edward Hyde, cet homme abject qui a tué une pauvre enfant innocente, et le Dr. Jekyll, médecin respecté par ses pairs et reconnu pour ses recherches scientifiques sur la psychanalyse moderne? »

Ce qui est encore plus troublant pour le notaire Utterson, c’est que le Dr. Jekyll est son bon ami, un homme qu’il sait être juste et bon. Pourquoi un homme comme lui laisserait-il un criminel tel que Hyde entrer à sa guise dans ses appartements intimes?

Utterson veut savoir qui est ce Hyde et ce qu’il fait chez son ami. Pourquoi son ami a-t-il tout légué ses biens, à l’intérieur d’un testament, à ce criminel en cavale? Hyde aurait-il menacé le Dr. Jekyll? Mais menacé de quoi? Que peut bien cacher le docteur de si horrible?

« En voulant vivre librement son côté sombre et dépravé, le bon Dr. Jekyll trouve une substance qui sépare son moi docile et érudit de son moi instinctif et brutal. Dès lors, il se dédouble. Chacune de ses parties vit intensément sa nature. »

Espérant comprendre sa personnalité à la fois blanche et noire, le docteur se soumet à ses propres recherches, testant sur son corps la dualité du bon et du mauvais en lui. Rapidement, il perd le contrôle de ses expériences; il doit avaler de plus grandes quantités de mixture pour retrouver son corps de Jekyll. Qui plus est, son corps se transforme parfois sans qu’il ait pris sa potion.

« Jekyll […] a toujours eu un certain penchant pour le vice, rendu de plus en plus choquant au fur et à mesure qu'il vieillissait. Fasciné par la dualité de sa propre personnalité, il a cherché à dissocier son âme. »

Les ombres s’enchainent et le pire de lui l’emporte. Mais alors, jusqu’où son drame intérieur, ses désirs machiavéliques et répulsions le mèneront?




Aimer se perdre

« J’ai toujours aimé me perdre » - Dr Jekyll

La pièce dure environ 1 heure et 40 minutes sans entracte. Alors que les spectateurs commencent à gigoter sur leur siège, on s’aperçoit que la pièce en arrive déjà à sa fin; c’est dire à quel point les acteurs Francis Monty, Louis Hudon et Marcelle Hudon arrivent à nous captiver par leurs habiles jeux d’ombres, de marionnettes et de mise en scène théâtrale!

Si le conte L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson a été écrit en 1886, L’Effet Hyde en est une originale adaptation pour notre ère moderne. Francis Monty et Marcelle Hudon ont respecté l’époque où l’histoire a été écrite, mais ils auraient très bien pu l’adapter à 2018. Difficile de ne pas faire de parallèle entre le récit de Stevenson et les atrocités que nous voyons tous les jours sur nos médias sociaux.

Le décor de la pièce est stimulant, tant au niveau de la mise en scène que du côté de la trame sonore émise en direct par le musicien Bernard Falaise. L’enchaînement des tableaux au même titre que les chapitres du livre est sans faille et finement structuré. La précision des acteurs est ahurissante.

« Dans Dr Jekyll et Mr Hyde, il est question du double. Dans un théâtre d’acteur, si tu veux représenter le double, ça va prendre un changement de costume ou un deuxième acteur. Et les gens vont comprendre l’idée. Mais si tu travailles avec un personnage et son ombre, deux ombres ou deux marionnettes différentes qui proviennent de la même chose, là il y a plus qu’une idée; il y a un réel double. Le spectateur est pris avec l’image. Il sait bien que ça ne se peut pas. Même s’il se dit peut-être "ça n’existe pas, on est dans le délire", il l’a vu pour vrai. Ce doute-là nous intéresse. Et c’est en plein ce que nous permettent les outils qu’on utilise. » - Francis Monty

Avant de la mettre en scène, les protagonistes de la pièce ont réfléchi et analysé l’histoire du Dr. Jekyll sous différents aspects pour ensuite l’adapter sur scène.

« Ce qu’on fait au roman, c’est l’explorer. Quand tu as lu 3-4-5 chapitres, que tu te couches le soir et que tu dors, qu’est-ce que ton esprit invente ? C’est un peu ça qu’on a essayé de faire ; les trous que Stevenson a laissés, on rentre là-dedans. » - Marcelle Hudon

La pièce amène les spectateurs à se questionner et à se positionner sur différents thèmes qui vont au-delà de la dualité entre le bien et le mal. Il y a toute les notions de contrôle de soi, du contrôle que l’on veut exercer sur les autres et sur notre environnement, de la perte de contrôle aussi, sur soi surtout, cette perte de contrôle qui nous surprend toujours, car nous croyions tout avoir calculé, avoir le contrôle absolu sur notre conscience, sur notre identité, sur la possibilité de choisir aussi.

L’Effet Hyde nous propose de nous découvrir, nous, en tant qu’être à part entière et surtout de se perdre, pour mieux se retrouver ou pour se perdre fatalement. L’Effet Hyde nous fait sortir de notre zone de confort, nous sort de notre promenade quotidienne et nous invite à imaginer la suite. Car tout ne se passe pas que sur scène; il y a toute la réflexion que la pièce suscite.


Allez vite découvrir le site de la Pire Espère pour découvrir d’autres réalisations de la compagnie théâtrale. L’Effet Hyde sera présenté au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 24 mars; pour en savoir plus, cliquez ici.

L’EFFET HYDE
Présenté au Théâtre Aux Écuries du 6 au 24 mars 2018
Coproduction : Marcelle Hudon et le Théâtre de la Pire Espèce
Texte: Francis Monty, d’après L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson
Interprétation: Bernard Falaise, Louis Hudon, Marcelle Hudon et Francis Monty