« Téhéran Tabou » | Un témoignage aussi sombre que bouleversant
« Téhéran Tabou » | Un témoignage aussi sombre que bouleversant

Publié par Émilie Stern le Ven. 16 mars 2018 à 17h00 - Contenu original
Cinéma, Ali Soozandeh, Animation, AZ Films, Nouvelles, rotoscopie, Suggestions de sortie, Téhéran Tabou, Tehran Taboo


Téhéran Tabou est un film d’animation germano-autrichien, réalisé par Ali Soozandeh et sélectionné à la Semaine Internationale de la Critique du Festival de Cannes où il a remporté le Grand Prix du Rail d’Or (2017). Liberté, hypocrisie, émancipation, dépression et sexualité sont les thèmes abordés intelligemment dans ce bouleversant long-métrage dépeignant avec noirceur la société iranienne actuelle.


À la recherche du bonheur

Téhéran Tabou est un film réalisé en rotoscopie, technique permettant d’allier des prises de vue réelles à de l'animation. Ce choix de procédé, par le réalisateur iranien Ali Soozandeh exilé en Allemagne, tient de l’impossibilité de tourner le film en Iran et du désir de conserver un certain réalisme. En effet, le film raconte l’histoire de quatre jeunes de Téhéran, de leurs vies cachées et de leurs désirs de liberté et de bonheur face à l’oppression qu’ils ressentent dans leur pays.

On y retrouve une prostituée se faisant passer pour une infirmière, qui élève seule son fils muet et se sacrifie afin d'obtenir un toit, et, elle l’espère, une autorisation de divorce. Sa voisine, mariée et enceinte, semble en apparence satisfaite. Toutefois, son mari ne l’autorise pas à travailler et son désir de s’échapper la pousse dans un engrenage sans issue visible. Les hommes, également malheureux, sont symbolisés à travers le personnage d’un jeune musicien qui ne parvient pas à rendre publique sa musique, considérée contraire aux valeurs islamiques. Celui-ci voit sa vie bouleversée lorsqu’il se drogue et entreprend une relation sexuelle avec une jeune fille fiancée, qui devra alors se faire recoudre l’hymen (et retrouver une soi-disant virginité) pour survivre.

Chacune de ces histoires s’entremêlent pour offrir un tout cohérent, démoralisant et extrêmement émouvant. Les personnages se voient limités dans leur bonheur par des lois paraissant absurdes, et leurs envies ne peuvent être satisfaites dans le régime actuel, ce qui pousse les protagonistes à chercher des solutions souvent illégales pour obtenir un semblant de vie.

Afin d’en découvrir davantage, voici la bande annonce de Téhéran Tabou:




Un film difficile, à ne pas manquer

Téhéran Tabou est empli d’une noirceur et d’un cynisme glaçant. Il est presque impossible de pas apprécier la qualité du scénario, de l’histoire et du fond dramatique du film. Toutefois, on peut se demander à quel point ce tableau extrêmement noir est représentatif de l’Iran actuel. Ce qui est certain, c’est qu’il dépeint une vérité réelle des recoins les plus sombres de la capitale. Les thèmes majeurs de la liberté et des interdits sont abordés : la sexualité, le divorce, l’avortement, la prostitution, le mariage, le travail, l’éducation, la drogue, l’inégalité des sexes...

Dans cette peinture de Téhéran, la jeunesse et la liberté sont synonymes de péchés qui doivent être punis ou cachés. Ici, une simple boutade peut mener à une descente aux enfers, une unique rencontre peut bouleverser dramatiquement une vie et les seules issues, surtout pour les femmes, semblent être le malheur, la prison, la fuite ou la mort.

Cette vision pessimiste offre un témoignage pertinent et alarmant d’un régime oppressant et d’une hypocrisie flagrante entre les lois et valeurs islamiques et celles des hommes et de leurs désirs. Le film dépeint une société faite de contradictions, où un employé du tribunal islamique peut user de son pouvoir et de sa connaissance des lois pour manipuler les institutions, où un homme peut engager une prostituée mais se choque en voyant sa fille accompagnée d’un garçon, et où toutes les choses interdites et réprimandées sont facilement accessibles pour ceux qui acceptent d’y mettre le prix.

Enfin, la réalisation du film est impeccable. Nombreux sublimes symboles sont présents, tels que des oiseaux ou cerfs-volants, omniprésents tout au long du film afin de montrer le désir de s’échapper des personnages. La technique d’animation permet paradoxalement de rendre le film plus réaliste et de choquer sans être offensant ou indécent. Toutefois, le seul point négatif tient de la difficulté que le spectateur peut avoir au début à différencier certains personnages. Mis à part ce détail, le film reste poignant et émouvant, et même ceux qui n’aimeront pas ne resteront pas de marbre devant cette impressionnante œuvre dramatique.


Pour découvrir une vision très dure de l’Iran et de ses paradoxes, et témoigner du voyage vers l’émancipation de quatre personnages captivants et attachants, Téhéran Tabou prend l’affiche le vendredi 16 mars.