« Hamster » à la Licorne | Aimer et être aimé
« Hamster » à la Licorne | Aimer et être aimé

Publié par Élizabeth Bigras-Ouimet le Lun. 19 mars 2018 à 15h00 - Contenu original
Théâtre, Hamster, Jean-Simon Traversy, La Licorne, La Manufacture, Le Crachoir, Marianne Dansereau, Suggestions de sortie

Crédit photos: Guillaume Levasseur

Du 6 au 24 mars 2018, Le Crachoir présentent Hamster en codiffusion avec La Manufacture. Dans cette pièce de la jeune auteure et comédienne Marianne Dansereau, des personnages s’entrecroisent dans leur solitude errante, tous à la recherche de repères solides, d’écoute, d’amour et de partage. Sur la scène de la Grande Licorne, ils attendent. Quoi? Qui?


La compagnie Le Crachoir a été fondée en 2012 par la fabuleuse Anick Lefebvre et a, depuis ses débuts, l’objectif de mettre sur pied des projets artistiques où l’auteur prend parole dans un désir de proximité avec le public. Qui dit proximité dit nécessairement conséquences directes sur les spectateurs. Et c’est exactement ce que la pièce Hamster crée : une marque indélébile dans l’esprit des spectateurs.

C’est en 2013 que le texte Hamster de l’auteure Marianne Dansereau se mérite le prix CEAD du texte le plus prometteur, et en 2015 qu’il est lauréat du prix Gratien-Gélinas. Le texte est fort. Très fort. Le théâtre La Licorne est le chanceux hôte de cette pièce mise en scène jusqu’au 24 mars à la Grande Licorne, laissant alors place à l’univers éclaté de sept banlieusards de Boisbriand, ville en apparence calme et sans histoire. Méfiez-vous des eaux qui dorment…

Crédit photo: Annie Éthier

No name

Les sept personnages de la pièce Hamster n’ont pas de nom, reflet de l’individualisme désarmant de notre société moderne. Il y a « le vieil homme qui passe la balayeuse sur sa pelouse », puissant Igor Ovadis, si touchant dans son interprétation toute personnelle de cet homme qui ne désire qu’une chose : jaser.

Il y a aussi « la fille qui attend son lift », jouée par Zoé Tremblay, nouvelle figure dans le domaine théâtral. Chacun partage un moment qui semble tout à fait anodin dans un abribus, mais qui déroge à toute rationalité humaine. Qu’est-ce qui peut donc unir ces deux êtres de mondes et de générations différents, en quoi le vieil homme peut-il déclencher une bombe en la jeune fille, bombe qui éclate sans préavis dans un moment de vulnérabilité angoissante?

Tout près d’eux, dans un Pétro-Canada, il y a « le gars qui passe la moppe » offert par l’attachant Tommy Joubert, qui illustre à merveille l’employé pas vraiment motivé à l’idée de travailler et son opposé, « la fille qui arrive à la job sur le fly même si son prochain shift est dans deux jours », la drôle et sarcastique Pascale Drevillon. Dans la même « cage », on retrouve « le gars qui compte la caisse », Guillaume Gauthier, le regard vide mais ô combien pétrifié par ses souvenirs entremêlés à la vue des personnes qui attendent le bus de l’autre bord de la rue, un jour férié.

Finalement, entre l’abribus et le Pétro-Canada, dans une rue, un parc ou un tunnel jaune, il y a « la fille qui a une jupe trop courte selon le règlement », Zoé Girard-Asselin, qu’on aimerait connaitre davantage, prendre dans nos bras, consoler, écouter. Cette ado possède un tout petit hamster, fidèle compagnon, un petit être sans défense logé contre sa poitrine, un petit être qui ne lui manifeste pas toujours son attachement, mais qui dépend entièrement d’elle, elle si jeune et si seule pour le protéger, deux esseulés qui ne désirent qu’une chose : aimer et être aimé.

Les personnages évoluent sur scène sans se croiser et pourtant, ils sont unis par un moment indélébile, un moment crucial où chacun a réagi selon l’impulsion du moment, selon ses ancrages et sa déroute. La peur, mais surtout l’instinct de survie est l’espace-temps qui couvre tous ces êtres en quête de paix, d’amour, d’une manière de communiquer.

Car chacun a sa façon de parler, par cri, par confession, par rage, par empathie.

Jusqu’où peut-on aller afin de posséder l’autre comme un bien reflétant l’amour dont on est digne? Jusqu’où la douleur peut détruire l’autre, nous détruire à un point tel que la colère puisse nous aveugler et la tristesse se heurter à un cyclone?

Crédit photo: Annie Éthier



On ne peut pas ne pas communiquer

Dans les silences, il y a toute cette attente que l’on a dans notre vie, l’attente de l’autre, l’attente d’un bonheur incertain, l’attente agonisante de vivre.

Impossible de soupçonner la teneur des silences entre ce qui est dit et non-dit. Impossible de même imaginer ce qui se loge dans le creux des entrailles de chaque personnage, tant l’écriture de Marianne Dansereau respecte ses personnages dans leurs failles et leur beauté.

Dans quelle mesure sommes-nous paralysés par nos blessures et nos choix, nos actions et nos attentes? Les personnages de Hamster sont paralysés, quasi anéantis par leur « cage » intérieure, avec la peur tenace d’aller vers l’autre, d’entrer en relation avec tout ce qui est ailleurs, cet extérieur si terrifiant, tellement rempli de souvenirs si loin et si près à la fois. Peur d’être. Entièrement. Face à l’autre.

Les personnages communiquent leur mal-être maladroitement, parfois cruellement. Il y a en eux un profond désir d’aimer et d’être aimé, désir bien primaire chez l’être humain.

« Ouin ben avoir su, je serais allée au pet shop me pogner un chien à place, lui au moins il aurait réagi à ma surprise, il m'aurait peut-être même liché la face tellement il aurait été content, ils font ça les animaux pis les gens quand ils sont heureux tsé, ils lichent les faces, comme pour dire « Merci », comme pour dire « Je t'aime » mais ça, pas de danger que ça t'arrive, pas de danger que tu y penses, pas de danger que ça fasse travailler le petit hamster dans ta tête de hamster, pas de danger que ça te passe par le cœur ! Tu m'aimes-tu coudonc ? Tu m'aimes-tu ? Toi pis le-gars-qui- m'a-même-pas-dit-qu'on-était-pus-ensemble avez-vous toute la même maladie de-pas-m'aimer ? »


Hamster est une pièce qui déroute par ses propos, qui fesse sur la gueule comme un coup d’état. Hamster est également un cri d’amour. Un immense cri d’amour.

HAMSTER
Du 6 au 24 mars 2018 Théâtre La Licorne
Production Le Crachoir en codiffusion avec La Manufacture
Texte : Marianne Dansereau
Mise en scène : Jean-Simon Traversy
Avec Pascale Drevillon, Guillaume Gauthier, Zoé Girard-Asselin, Tommy Joubert, Igor Ovadis et Zoé Tremblay