« Les Hardings » : chercher le coupable
« Les Hardings » : chercher le coupable

Publié par Léa Arthémise le Ven. 13 avril 2018 à 12h00 - Contenu original
Théâtre, Alexia Bürger, BRUNO MARCIL, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Les Hardings, Martin Drainville, Patrice Dubois, Suggestions de sortie

Crédit photos: Valérie Remise

La pièce d’Alexia Bürger est présentée au CTD’A du 10 avril au 5 mai 2018.

Au départ de la démarche de la dramaturge Alexia Bürger se trouve un nom : Thomas Harding. C’est le nom du conducteur du convoi de pétrole brut qui a pulvérisé le centre-ville de Lac-Mégantic le 6 juillet 2013. L’accident a coûté la vie à 47 personnes. Thomas Harding, un nom banal et obsédant, charriant tout un lot d’interrogations sur la nature même d’une tragédie et sur la part de responsabilité individuelle dans des systèmes de gestion collective.

Sur scène, trois homonymes revendiquent tour à tour la réalité de leur existence. Un cheminot québécois, un assureur américain et un auteur britannique, dressés comme des pics sur un plan légèrement incliné offrant une perspective folle, s’engagent dans un dialogue fictif. Ils n’ont en apparence et en réalité rien en commun, jusqu’à cette nuit du 6 juillet 2013, où un train décime une ville et leurs vies se télescopent.

La matière première d’Alexia Bürger est documentaire, son travail instille ce qu’il faut de fiction pour projeter les faits vers une autre dimension. Au fil de la conversation, les événements sont retracés sur scène avec minutie et empathie. Il faut dire que Thomas Harding, le cheminot de la compagnie Montreal, Maine & Atlantic, a été ausculté sous toutes les coutures par les médias. On connait par cœur les détails de sa soirée du 6 juillet 2013, l’étendue de ses remords, la brutalité de son arrestation à son domicile et la couardise de la MM&A. La tragédie de Lac-Mégantic s’étire en toile de fond, invisible, mais omniprésente dans la conversation entre les trois hommes. Au fur et à mesure, les liens se tissent à grand renfort de thématiques sociales universelles sur la culpabilité, le prix de la vie et le coût de la mort.


Face à ses deux homonymes brisés par le deuil et le remord, l’assureur obsessionnel invoque la fatalité du Swiss cheese model of system accidents de James T. Reason. Une théorie dans laquelle chaque niveau hiérarchique d’un système est une tranche de fromage suisse, criblée de trous qui sont autant de failles relatives au facteur humain. Lorsque par le truchement du destin les trous s’alignent, l’accident se produit. La responsabilité n’incombe alors pas à l’humain qui a posé le geste, mais au système qui, par la mise en place d’une série de mesures, a initié ce geste.

La tragédie, montée en fait divers, cherche un coupable. La tragédie en tant que genre littéraire nie la notion de responsabilité, faisant de chaque personnage une victime du destin.

La démarche d’Alexia Bürger ressemble à un exercice de style, qui révèle une grande maîtrise de la géométrie spatiale et temporelle. Pour le spatial, le plan incliné figurant le rail crée une perspective spectaculaire. Suivant la théorie de Reason, le temps découpé en tranches se superpose jusqu’au présent. Ce présent qui, pour deux des Harding, est devenu « un lieu insupportable ».

Les Hardings est la deuxième création d’Alexia Bürger dans le cadre de son programme d’artiste associée au CTD’A. C’est une pièce composite ingénieuse qui aborde avec intelligence et poésie – les train songs fredonnées en chœur par les trois Harding sont superbes –, la place de l’individu et sa part de pouvoir dans la grande marche du destin collectif.



Texte et mise en scène : Alexia Bürger
Interprétation : Martin Drainville, Patrice Dubois, Bruno Marcil
Assistance à la mise en scène et régie : Stéphanie Capistran-Lalonde
Décor : Simon Guilbault
Costumes : Elen Ewing
Eclairages et vidéo : Mathieu Roy
Musique originale : Nicolas Basque, Philippe Brault
Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland-Provost
Conseil au mouvement : Catherine Tardif