Okinum | Un barrage contre des origines anishnaabe qui ne cède pas
Okinum | Un barrage contre des origines anishnaabe qui ne cède pas

Publié par Clara Bich le Jeu. 11 octobre 2018 à 14h30 - Contenu original
Théâtre, Arts visuels, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Émilie Monnet, Jackie Gallant, OKINUM, ONISHKA, Playwright's Workshop Montréal, Portrait, Spectacle multidisciplinaire, Suggestions de sortie

Crédit photos: Valérie Remise

Okinum d’Émilie Monnet se joue jusqu’au 20 octobre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal. À travers ce spectacle, Émilie Monnet livre un seule-en-scène de plus d’une heure sur les questions d’identité, de mémoire et d’héritage en s’inspirant de sa propre histoire familiale. Née d’une mère anishnaabe et d’un père français, elle passe à travers la dure expérience d’un cancer et la communication avec ses ancêtres pour s’accepter comme un tout et s’aimer entièrement.


Okinum veut dire « barrage » en langue anishnabemowin. Émilie Monnet, qui interprète son propre rôle dans cette autofiction, nous place dans un univers très attrayant : la scène est en forme de pentagone et les spectateurs sont assis de part et d'autre des cinq bords. Dès le début, les ambiances sonores de forêts sont très immersives, surtout lorsqu’elles sont accentuées par des jeux de lumières projetés sur scène et sur les cinq écrans disposés au-dessus des spectateurs. Émilie arrive grâce à une trappe et se met à chanter en anishnabemowin avant de se nourrir des aurores boréales et des étoiles représentées sur les écrans. Ce début, poétique et immersif, fonctionne très bien.

À partir du « réveil » d’Émilie, la pièce alterne entre différents espaces : l’hôpital où elle se fait soigner son cancer, l’émission de télé aux apparences ludiques qui donne des définitions de certains termes spécifiques et son soi intérieur à la recherche de son identité. Il y a des bonnes choses dans Okinum, à travers l’alternance des trois espaces mais aussi de trois langues entre le français, l’anglais et l’anishnabemowin. Ces partis pris sont riches et pertinents.

Notons l’emploi de beaucoup de procédés techniques qui sont assez remarquables. La conception sonore de Jackie Gallant, deuxième femme présente sur scène, enrichit Okinum. Le travail sur les sons est magistral et témoigne de beaucoup de recherches faites en amont. Les projections sur Émilie Monnet ainsi que les visuels sur les écrans, tantôt abstraits, tantôt explicites, sont beaux, certes, mais parfois un peu trop chargés, surtout lorsqu’ils sont accentués avec des changements de voix en direct. Cela rappelle un peu trop l’excellent PEEP SHOW avec Monia Chokri joué à l’automne 2015 à l’Espace GO; et, à trop utiliser d’artifices visuels et sonores, Émilie Monnet use ses procédés multidisciplinaires à défaut de pousser sa réflexion. Nous avons alors du mal à nous ouvrir à son « barrage » identitaire qui semble ne pas céder pendant 70 minutes.

Les transitions entre les univers nous semblent également à revoir. À travers ses trois espaces-temps, Émilie Monnet nous entraîne dans des tranches de vie, tantôt réelles, tantôt imaginaires, par le biais d’un rêve sur un castor géant. La métaphore du castor est alors son fil rouge et elle précise avant de sortir de scène: « La mémoire du castor est dans mes os […] Si on leur laisse la chance, les castors peuvent changer le monde ». Même si nous notons de bonnes intentions dans ses choix créatifs, Émilie Monnet nous semble trop autocentrée et son interprétation, à défaut d’être trop fade ou trop intense, devient parfois peu crédible. Le texte et son rythme, les changements de tons, ou encore les choix chorégraphiques : cette performance est à voir comme un laboratoire après plusieurs mois de résidence et non comme une pièce aboutie.

À la fin, l’équipe offre un petit thé et une session de questions-réponses aux spectateurs, ce qui est très agréable et permet d’en apprendre davantage sur ses processus créatifs. Émilie Monnet explique qu’elle n’est pas quelqu’un de théâtre, ce qui, malheureusement, se sent. Okinum se veut une métaphore poétique de son cancer qui lui est apparu comme un barrage à céder pour se rapprocher de son identité. Elle précise : « Cette pièce est un rituel magique, ésotérique pour me guérir. Tels les castors, je veux enlever ces bouts de bois pour que l’eau de la mémoire puisse encore circuler en moi et que j’apprenne à m’aimer comme je suis. Aujourd’hui, mon identité est à voir comme une accumulation de "plus" et non de "moins". » Finalement, Émilie Monnet semble tout simplement ne pas être sur la même longueur d’ondes que nous, ce qui nous a laissés insensibles à son travail. Dommage.


Les questions d’identité et de mémoire sont très à la mode en ce moment, et Émilie Monnet avec Okinum touche une thématique qui plaira à tous. Ses paroles embellies par les différents procédés médiatiques qui l’encadrent (sons, images, projections) semblent être un bon mélange au début de la pièce. Néanmoins, Émilie Monnet ne décolle pas et reste au sol en nous faisant regarder notre montre à plusieurs reprises pendant son interprétation parfois criarde et sans finesse. En résidence pour les deux prochaines années au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, on espère que son prochain spectacle nous convaincra davantage.