Poésie du quotidien: L'enfer, c'est les autres
Poésie du quotidien: L'enfer, c'est les autres

Publié par Charles Moquin le Ven. 26 avril 2019 à 0h00 - Contenu original
Poésie du quotidien


La série de textes Poésie du quotidien présente des sujets prosaïques avec une teinte poétique.



Récemment, à mon retour du Maroc, j’ai croisé lors d’une fête bien arrosée une personnalité connue qui n’avait pas donné suite à une demande d’entretien « Questions réflexions » avec moi. Et j’ai osé retenter le coup. Cela a donné une sorte de « Questions réflexions » à une question... au lieu de vingt. « Est-ce que le dicton "le malheur des uns fait le bonheur des autres" s’applique à vous? »

Ce qu’il y a aussi d’inhabituel, c’est que j’ai choisi la question en fonction de la réponse; car à ma remarque que je ne voyais pas le lien entre ma première question et sa réponse, le bonhomme, à la réputation de ne pas être commode, m'a lancé: « Tu choisis tes questions, je vais décider de mes réponses ».

Plus tard dans la soirée, je l'ai re-croisé. L’ivresse aidant, le ton avait glissé du côté de la familiarité, du genre « tape dans le dos et confidences ».

«Tu sais, me dit-il, un copain intéressé par le kamasutra et les voyages astraux me disait récemment que l’on ne pouvait avoir de sexe seul, car il y a inévitablement un objet à notre désir. Je te mentionne cela, car je viens d’être laissé. Et c’est probablement une des raisons pourquoi je bois un peu plus qu’à l’habitude ce soir. Tu me dis que tu as vécu des choses exceptionnelles lors de ton voyage; moi, j’ai plutôt une propension à voir des choses extraordinaires que d’en vivre. En fait, je ne vais souvent pas bien même lorsque ça va bien. Et c’est comme cela la plupart du temps, car j’ai été choyé par la vie. Je me plains tout le temps. Tu sais, ma mère est Française et porte un gilet jaune. Mais elle a toujours tous ses yeux, car il n’y a pas de flashball à Nogent-le-Rotrou, où elle habite.

- Quelle coïncidence, lui dis-je. J’ai deux amis qui sont originaires de cette commune de la France.

- C’est très jeune, poursuivit-il, que j’ai voulu tenter de contrôler cette tare, afin de diminuer la douleur due à cette sorte d’inaptitude à apprécier la vie comme les autres. J’ai choisi de me mettre plus ou moins hors-jeu de la course au bien-être. En fait j’ai toujours pris la posture du perdant, car je ne pouvais endurer que l’on me la donne. Du coup, par frustration, envie ou autre, j’ai tendance à plomber l’ambiance des soirées en tenant un discours de paumé. Je crache souvent dans la soupe. Mais surtout, j’exacerbe mon malheur jusqu’à en ressentir un certain soulagement. Comme la plupart de ceux qui abandonnent. Imagine le cycliste au Tour de France, largué par le peloton, qui "met le pied par terre". Tout change. Il n’a plus rien à gagner ni à perdre. Soudainement, il s’abandonne et savoure, haletant, la brise asséchant doucement sa peau, dans une plaine devenue silencieuse, loin de ce cirque bruyant. Il verse à peine quelques larmes de perdant, en pensant au vide qui l’attend. Je dis "vide" car, remarque, plus on a de ratage dans la vie, moins on a d’amis. L'humain, par instinct, désire toujours augmenter la force de sa horde pour mieux se défendre, par l'entraînement, le nouveau guide alimentaire canadien, les connaissances, les gens, les victoires, le succès, la gloire, etc. En plus, statistiquement parlant, les personnes entourées vivent plus vieilles. L’exception, dans cette guerre pour la survie, semble être les fumeurs qui donnent l'impression ne pas y tenir à tout prix. Fumer est presque devenu un geste pacifique (rires). Nous sommes comme un parfum, tu sais, c’est ce que l’on dégage qui fait que l’on nous adopte. On m’a souvent dit que je dégageais une sensation de bombe à retardement. Contrairement aux Islamistes, le jour où je vais exploser, il va n'y avoir que moi qui éclatera. D’ici là, j’ai doublement peur de sauter, car j’ai l’impression de ne pas détenir le détonateur. Allez, je vais fumer. »

P.S: Il m’a fait promettre de ne pas le nommer, mon chanteur masqué.