Guérilla de l’ordinaire | Quand l’invisible s’indigne
Guérilla de l’ordinaire | Quand l’invisible s’indigne

Publié par Marie-Ève Boisvert le Lun. 11 mars 2019 à 7h40 - Contenu original
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Crédit photos: Centre du Théâtre d'Aujourd'hui

La nouvelle création de la compagnie du Théâtre de l'Affamée, Guérilla de l'ordinaire, sera présentée jusqu’au 30 mars au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. La pièce, qui traite de la colère des femmes envers le sexisme ordinaire celui que l’on ressent plus facilement qu’on ne le nomme –, s’insurge avec humour, sensibilité et intelligence. Retour sur un spectacle au diapason avec les enjeux de son temps.

Guérilla de l’ordinaire s’inscrit dans ce désir de dénonciation et d’engagement féministe que portent ses deux auteures, Marie-Eve Milot et Marie-Claude St-Laurent, depuis les toutes premières créations de leur compagnie (dont la très célébrée Chiennes). Présentée pour la première fois sous forme de lecture publique dans le cadre de Zone Homa, la création a depuis beaucoup évolué, après un work in progress s’étant fait au rythme du travail collectif. Enfin atterrie au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, on y découvre une pièce à mi-chemin entre la confession et l’indignation, dans laquelle on ressent bien derrière chaque acte présenté le propos d’un travail réflexif poussé.

Un manifeste, donc, dont les morceaux auraient facilement pu s’éparpiller puisque les thèmes abordés sont plutôt multiples. Pourtant, celui-ci témoigne d’une grande cohésion. C’est que Guérilla de l’ordinaire bénéficie d’abord d’un scénario bien construit, mais surtout, d’un élément conducteur fort, celui de la nécessité de militer pour pouvoir être, simplement.


Disparaître dans le vacarme du trop plein

C’est au cœur d’une vigile, donnée à la mémoire d’une femme militante disparue, que l’histoire prend forme. Peu à peu, par le biais des témoignages livrés par les individus s’y étant rassemblés, on en apprend plus sur les identités possibles de la disparue et, par la bande, sur les écorchures de ses proches qui apprennent la résilience. Une histoire qui se déroule en deux temps, en ce que les personnes présentes à la réunion tentent de s’y remémorer la disparue par le rappel de moments du passé, mais en ce qu’elles y expriment également leur propre vécu au travers du small talk obligé. Dans ces conversations marquées par la maladresse se déploient de véritables témoignages, des fractures rythmant ce rassemblement par des chroniques individuelles sur les mille et une formes que peuvent prendre les gestes de discriminations et leurs dommages collatéraux.

Guérilla de l’ordinaire donne une voix au silence, celui des micro-agressions au quotidien, des violences sexistes, des jeux de pouvoir, des « c’t’une joke » qui n’en sont pas… et une fois qu’on lui donne la parole, difficile de le faire taire.


Ouvrir les vannes de la dénonciation

Alors que les spectateurs – ou plutôt spectatrices, en ce que la majorité l’emporte – prennent tranquillement place dans l’intime salle Jean-Claude Germain du CTD'A, on peut déjà flairer le ton ironique, presque contestataire de l’œuvre théâtrale. On est accueillis par la musicienne Mathilde Laurier qui est déjà perchée au-dessus de la scène et chante de sa voix douce un mashup des meilleurs succès radiophoniques machistes des dernières années: « Blurred Lines », « Candy Shop » et « Sexy Bitch » s’enchaînent. Puis, la lumière se tamise et laisse place au décor rassurant et minimaliste de l’œuvre théâtrale, soit un ensemble de bougies placées devant un long miroir. Une voix hors-champ s’élève: « J’écrirai dans tous les sens, j’tirerai partout où j’en aurai besoin et je recommencerai ». On devine la voix de la disparue, franche et investie. Des mots qui annoncent que Guérilla de l’ordinaire n’est pas là pour plaire, mais bien pour faire passer un message.




La pièce est effectivement à l’image de cette déclaration entière bien que plurielle, portée par neuf interprètes aux identités uniques et atypiques, lesquelles brossent un portrait plus large des diverses expériences de stigmatisation pouvant être vécues. Grossophobie, racisme, sexisme, homophobie… on ratisse large, bien que le spectre soit infini à ce propos. Et même si on retrouve donc des entités plus « typées », pour aborder de front ces diverses discriminations, on ne tombe jamais dans le cliché. Car l’écriture de la pièce, qu’on sent très près de la réalité de ces violences sournoises, se veut bien ficelée, perspicace et drôle malgré tout. Puis, c’est surtout un sentiment de solidarité qui ressort de cette multiplicité.

Une pièce drôle, en somme. Car pour être femme – ou plus simplement sortir du cadre – dans l’espace public, l’humour est parfois d’un grand renfort. C’est ainsi que les deux auteures y ont recours tout au long de pièce. « Je m’habille laid. Je me coiffe laid. Je suis laide. Mais moi ça me dérange pas. C’est les autres qui trouvent ça dur. » Le sarcasme, l’autodérision et la caricature s’enchaînent ainsi souvent, jusqu’à ce que la montée dramatique se conclue par un retour à la lassitude, celle d’être fatiguée de lutter. Car, comme l’exprimait Marie-Ève Milot, en entrevue avec La Presse: « L'humour contribue aussi à l'épuisement et à la fatigue des femmes qui militent et qui doivent toujours enrober leurs critiques et leur colère. Sois drôle et tais-toi... À la longue, ça fatigue. » C’est d’ailleurs sur ces quelques mots que l’œuvre théâtrale prend fin: « Le backlash est toujours aussi fort que la libération ». Une déclaration ne faisant qu’affirmer que les créations telles que Guérilla de l’ordinaire sont plus que jamais nécessaires, en ce que, même lorsqu’un mouvement de lutte est enclenché, il faut en renouveler les efforts, encore et encore.


La pièce Guérilla de l’ordinaire sera présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 30 mars. Ne tardez pas à vous procurer vos billets, car plusieurs dates affichent déjà complet!