« Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) » : corps démocratique
« Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) » : corps démocratique

Publié par Léa Arthémise le Jeu. 6 juin 2019 à 16h00 - Contenu original
Théâtre, Suggestions de sorties, Système Kangourou, Théâtre aux Écuries

Crédit photos: François Léger-Savard


Cette collaboration de Système Kangourou avec des adolescents de l’école secondaire Sophie-Barat explore les différentes facettes du pouvoir et invite à faire corps contre l’oppression.

Dans le bar du Théâtre aux Écuries, la frénésie est palpable. Lorsque la ligne se forme pour pénétrer dans l’arène, des adultes et des adolescents intègrent docilement le rang. Ce soir, il est pourtant question de s’en extraire, de ce rang. De saisir les implications du comportement citoyen, du pouvoir et de son exercice collectif dans le cadre de nos existences individuelles.


La tyrannie du bonheur

Sur scène, une vingtaine d’adolescents de secondaire 4 et 5 annoncent un à un les destinataires de leur pièce. Ils se tiennent debout autour d’une piscine, attribut par excellence du bonheur capitaliste, réservoir évidé de son eau pour que l’on puisse y déverser des mots. Autour du réceptacle, la prise de parole est instantanée, urgente et criante d’authenticité. Le verbe grave des adolescents décortique la notion de pouvoir et expose ses implications. Le pouvoir, c’est la capacité de faire quelque chose. Le pouvoir c’est, par déformation, l’autorité exercée sur un tiers. La démocratie, c’est le pouvoir donné au peuple. La politique, c’est le corps du peuple. A mille lieux de l’étymologie, le peuple s’est détourné de la politique. Le postulat est sans appel. Au bord de la piscine, cette dialectique du pouvoir s’adresse à ceux qui se repaissent dans l’inaction, dans la norme, en collectionnant les attributs du bonheur capitaliste : une job stable, une solide hypothèque, une piscine creusée (justement), de beaux cheveux qui flottent au vent, deux beaux enfants qui courent dans l’herbe fraichement coupée, un gros char, etc. La pièce s’adresse également aux dirigeants politiques, aux influenceuses en bikini, aux GAFAM, à ceux qui ont le pouvoir de faire les lois, moduler dogmes, d’imposer la norme et de faire plier les individus. L’apostrophe est juste, le constat s’appuie sur la jeunesse des acteurs et leurs existences encore embryonnaires. Comment devenir adulte sans sombrer dans la norme ? Comment être citoyen en embrassant la marge ? Comment ne pas succomber à la tentation du jello du bonheur ?


La démocratie par la parole

La parole grave et plurielle fuse, formant un ardent kaléidoscope. L’agencement de la performance est intéressante dans la mesure où il accompagne et permet la structuration du discours collectif. Véhéments, poignants, en première partie, les adolescents ne parviennent à trouver une unité, à s’organiser en mouvement qu’autour d’un comédien, un adulte doté d’une visibilité, à qui ils remettent leurs doléances. La parole libérée, organisée, devient alors un outil de pouvoir.


Le mouvement collectif

Sans équivoque, ni fioriture – et c’est tant mieux – la performance aborde l’urgence de la mobilisation individuelle et collective. La démarche se synthétise en une question, quasiment rhétorique, en conclusion de cette démonstration glaçante : « et vous, êtes-vous satisfaits de vos vies ? » Entendez : vous, les adultes établis ou les citoyens en construction, avez-vous fait tout ce qui est en votre pouvoir ?

L’utilitariste John Stuart Mills estimait que la démocratie, le droit de vote n’avait pas lieu d’être dans une société qui n’était pas préparée à l’exercice du pouvoir. Pour lui, si la démocratie est le terrain de jeu des élites, c’est qu’elle exige une certaine compréhension de ses implications et de ses enjeux. En d’autres termes, le pouvoir, selon Mills, est intrinsèquement lié à l’éducation. Comprendre le pouvoir, c’est l’une des missions de l’école. Donner la parole, c’est le devoir de la société civile, des institutions politiques et culturelles, et donc, du théâtre. Mission accomplie.




(crédit : Émile Bilodeau-Hameury)


Une production de Système Kangourou, en collaboration avec l’École Sophie-Barat et le Théâtre Aux Écuries.

De et avec : Fadi Al Haddad, Firas Al Haddad, Mario Alhaj, Lili Azerad, Joëlle Beaugrand-Champagne, Raphaël Bencheqroun, Rémy Bouchard, Béatrice Brailovsky, Nathan Bussière, Kayla Cavallo, Rosalie Caron, Amélie Chagnon, Alexandra Corbeil, Édouard David, Léa Desmars, Ghadi Fallouh, Alys Farley-Pineau, Tomas Fontaine, Marianne Fortier, Aya Guenda, Émile Hameury, Theria Kandya, Antoine Labelle, Sarah Laberge, Léa Laliberté-Lévesque, Émi Lessard, Matisse L’Heureux, Sidiki Mansare, Éliane Marin, Adèle Pomerleau, Nina Klioueva, Ève Martel, Louis-Maxime Morin, Mika Pluviose, Yousra Rahem, Noémie Roy, Irène Sierra, Maïté St-Louis Ventura, Romane St-Pierre, Malek Thériault-Bouayad, Adèle Tremblay et Sonia Vetra.

Acteur invité : Pierre-Antoine Lasnier