Le petit livre des Ravalet: Une incursion toute en finesse au coeur de la Renaissance
Le petit livre des Ravalet: Une incursion toute en finesse au coeur de la Renaissance

Publié par Luce Langis le Mer. 18 mai 2016 à 9h00 - Contenu original
Musique, Coup de coeur, Musique baroque, Musique contemporaine, Paris, Renaissance, SMCQ


À l'Usine C, la Société de Musique contemporaine du Québec (SMCQ) présentait son dernier concert de la saison, intitulé «Le Petit Livre des Ravalet». Cet opéra parlé en un acte, écrit par Joseph Mignolet Brochocka et mis en musique par le compositeur John Rea – à qui la SMCQ rendait hommage cette année – raconte l'histoire d'amour véridique entre un frère et une sœur, à Tourlaville, en Normandie, à la fin du XVIème siècle.

La mise en scène de Denis Marleau et de Stéphanie Jasmin, de la compagnie Ubu, alliée à l'excellente interprétation de l'ensemble Les Plaisirs du clavecin, à la magistrale narration de Yannick Villedieu, et au talent des comédiens Rose-Maïté Erkoreka et Étienne Pilon, du chef Walter Boudreau, de la mezzo-soprano Marie-Annick Béliveau et de la soprano Suzie LeBlanc, ont su faire de cette œuvre chorale une magnifique représentation de cette histoire tragique de la Renaissance.

À la fin du XVIème siècle, les relents de l'Inquisition sont encore bien présents au sein du peuple français. Aussi, lorsque deux jeunes adolescents frère et sœur s'éprennent l'un de l'autre, rien n'arrête la montée de l'opprobre populaire, qui aboutira à leur condamnation à l'échafaud. C'est ainsi que se scellera le destin de Julien et de Marguerite de Ravalet, jugés pour adultère et inceste, et condamnés à la décapitation, le 2 décembre 1603, en place de Grève à Paris.

Cette histoire peu commune, d'abord racontée sous forme de nouvelle «Une page d'histoire » en 1880 par Jules Barbey d'Aurevilly, a été reprise par l'auteur belge contemporain, Mignolet Brochocka, qui en a fait une œuvre dramatique radiophonique en 1968. Sa rencontre avec le compositeur John Rea a ainsi donné naissance à l'oeuvre présentée hier soir à l’Usine C.

C'est en conjuguant plusieurs éléments de la scène que les metteurs en scène Denis Marleau et Stéphanie Jasmin sont arrivés à construire cette œuvre chorale très réussie. En avant-plan de la scène, les musiciens interprétaient une musique douce, subtile, aux accents à la fois modernes et médiévaux, sur des instruments de la Renaissance : clavecin, viole de gambe, orgue, flûte à bec et percussions. Les complétaient et leur faisaient écho les voix des deux soprano et mezzo-soprano, ainsi que des sons ambiants.

En haut, les deux comédiens-récitants, tels les crieurs de l'époque, se faisaient la voix du peuple, en lançant haut et fort leurs cruelles imprécations contre les jeunes gens, pour condamner l'hérésie. En haut à droite, un grand écran projetait en permanence l'image mouvante et très lente des gestes doux et amoureux du jeune couple maudit. Au côté opposé, la voix grave de Yanick Villedieu narrait l'histoire et faisait le lien entre les éléments visuels et auditifs. C'est ainsi que le public avait accès à plusieurs sources d'informations autant didactiques que sensorielles. Chacun de ces éléments ajoutait à la compréhension de l'oeuvre et leur subtile harmonisation nous transportait dans l'univers à la fois réel et magique de la Renaissance.

À cette pièce de résistance du festin, quatre pièces, toujours jouées sur des instruments d'époque, ont été présentées en bouchées d'ouverture. Il s'agit tout d'abord d'une pièce du XIVème siècle, d’un auteur anonyme, s'intitulant «Per tropo fede talor se perigola».S'en est suivie une pièce contemporaine composée par John Rea pour clavecin, «Tocatta Celeste». Puis, «Yiddish Dremlen Feygl Oyf Di Tsvaygn», de Jérôme Blais pour soprano, flûte en sol et clavecin. Enfin, «Twelve Miniatures» de Harry Somers a agréablement clos cette mise en contexte.

Ainsi, le pari fait par tous les créateurs de ce concert, à savoir de marier savamment musique d'époque et musique contemporaine, a été remporté haut la main. Me restent encore ce matin, dans la tête, la poésie des notes et la cruauté de cette mise à mort de l’amour interdit.