« La délivrance » : une expérience théâtrale forte et intense
« La délivrance » : une expérience théâtrale forte et intense

Publié par Luce Langis le Ven. 23 septembre 2016 à 15h00 - Contenu original
Théâtre, Suggestions de sortie, Théâtre d'Aujourd'hui


Du 20 septembre au 15 octobre, le Théâtre d'Aujourd'hui présente La délivrance, dernière pièce d'un triptyque portant sur la maternité, la responsabilité et la filiation. Dans une mise en scène juste et exigeante de Patrice Dubois, l'excellente Sylvie Drapeau, seule sur scène, livre avec grande finesse et sensibilité le texte profond, riche et sans compromis de l'auteure Jennifer Tremblay.

Bien que non essentiel à la compréhension de La délivrance, il est pertinent de situer ce texte par rapport aux deux autres de la trilogie écrite par Jennifer Tremblay et portée au théâtre sous forme de monologue par Sylvie Drapeau. Le premier, La liste, traitant de la responsabilité et des tabous de la maternité, gagna le prix littéraire du Gouverneur général en 2008. Quatre ans plus tard, Le carrousel poursuivit la réflexion sur la filiation et les choix possibles par rapport à sa destinée. Avec La délivrance, abordant plusieurs thèmes liés à la famille et à la maternité, le cycle se referme sur une réalité crue, complexe et douloureuse : la tragédie, tissée au cœur même des liens familiaux. Pour résumer l'essence de chacune de ces pièces, Sylvie Drapeau évoque « la tête » pour parler de La liste, « le cœur » pour Le carrousel, et enfin « le ventre », pour La délivrance.

Comme le dit si bien le « Notre Père » de notre enfance catholique – et que récite intégralement la comédienne sur scène – « Délivrez-nous du mal ». Oui, Seigneur! Délivrez-nous du mal engendré par cette famille dysfonctionnelle au sein de laquelle je suis née et de laquelle je peine tant à me délivrer! « Délivrez-nous du mal »! Telle est la fervente prière qu'adresse la narratrice au Christ en croix qu'elle va visiter dans l'église de son enfance. C'est cette supplique qu'elle adresse à la Vie et que nous crient, sur scène tous ses gestes, ses mots et ses intonations. C'est l'unique quête qu'elle poursuit sans relâche : se délivrer de tout ce mal-être qu'elle ressent... Et pour y accéder, il n'est qu'un seul chemin : comprendre.

Oui, comprendre... pour démêler les fils de cet immense écheveau de mensonges et de non-dits, afin de dégager le fil d'Ariane qui la mènera enfin à la paix, au bonheur et à la joie auxquels elle aspire tant. C'est donc ce long chemin à rebours qu'elle parcourra, avec nous, tout au long de la pièce : le long chemin de son enfance... en tentant d'en comprendre tous les tenants et aboutissants, pour se dégager enfin de cette prison intérieure, de l'emprise de ces drames larvés, de ces inconduites de parents immatures. Tenter de mettre des mots sur la douleur cachée et tue de son enfance. Révéler enfin les non-dits, les mensonges, les jalousies, la violence, les trahisons et les espoirs déçus de l'enfant qu'elle a été. Tenter d'émerger de ce magma de souffrance... Telle est la quête du personnage. Et à la rescousse : les mots, seulement les mots.

L'histoire est anecdotique. Un père abandonnant son enfant; un beau-père violent et haineux à l'endroit des premiers enfants de sa conjointe; un fils préféré aux autres et enlevé à sa mère... et le Drame est créé; la Douleur, ancrée pour toujours dans l'âme des enfants....

Drames familiaux, douleur de vivre...

Dans un décor minimaliste, laissant toute la place aux mots et à la gestuelle de la comédienne, la pièce tente de répondre aux nombreuses questions existentielles posées par le vécu trouble de la narratrice.

En voici quelques-unes. Le contexte sacré et sacralisé de la mère sur son lit de mort réclamant le retour du fils perdu est-il assez fort pour infléchir le cours de toute une vie? L'imminence de la mort peut-elle, à elle seule, infléchir le cours d'un destin? Peut-on réparer en quelques heures ce que la vie a mis 20 ans à briser? Les liens du sang sont-ils plus forts que le libre arbitre de l'individu? Doit-on pardonner à ceux qui nous ont offensés, tel que le proclame la religion catholique? La maternité implique-t-elle automatiquement la souffrance? Le déni peut-il être une réponse à la douleur?

Voilà autant de questions que pose La délivrance. Chacun trouvera en lui-même ses propres réponses. Quoi qu'il en soit, cette pièce forte ne coulera pas sur vous comme l'eau sur le dos d'un canard... Elle vous questionnera, vous fera réfléchir, vous remuera, vous replongera dans votre propre enfance... Elle vous prendra aux tripes.

Bref, transportant également avec elle le côté lumineux de ses noirceurs, elle vous fera vivre une heure et quart de vie intense!

Sylvie Drapeau, qui joue tous les personnages, en changeant simplement le registre de sa voix, est époustouflante et criante de vérité.

La délivrance est au Centre du Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 15 octobre 2016.