Big Brother et nous : une relation d'amour-haine...
Big Brother et nous : une relation d'amour-haine...

Publié par Luce Langis le Sam. 12 novembre 2016 à 23h30 - Contenu original
Théâtre, Alexis Martin, Edith Patenaude, George Orwell, Maxim Gaudette, Suggestions de sortie, Théâtre Denise-Pelletier


La guerre c'est la paix. La liberté c'est l'esclavage. L'ignorance c'est la force.
Tels sont, avec le fameux « Big Brother vous regarde », les 3 grands préceptes et slogans de la dystopie terrifiante qu'a imaginée George Orwell dans son célèbre roman 1984, et qu'a mise en scène Edith Patenaude, dans la pièce éponyme, présentée au Théâtre Denise-Pelletier, du 9 novembre au 7 décembre. Un rendez-vous à ne pas manquer!


C'est sous la lumière crue et implacable des puissants projecteurs du théâtre Denise-Pelletier que sont soumis, examinés et contrôlés les spectateurs autant que les comédiens, sous le contrôle total de Big Brother, pendant les quelque deux heures que dure la représentation, et ensuite... tout au long de votre vie...

Vous pensiez y échapper? Eh bien non! Si, par un quelconque hasard, vous vous sentiez un peu perdus à l'entrée du théâtre, et que vous cherchiez une main secourable pour vous rassurer, eh bien! Réjouissez-vous : Big Brother est là! Il vous attendait! Vous pouvez prendre la main qu'il vous tend si gentiment et faire une photo de vous, sous son regard bienveillant, en pressant un petit bouton... Allez! Tout va bien!...

« Un peuple ignorant est un peuple esclave », disait le marquis De Concordet au XVIIIe siècle. C'est ce qu'ont très bien compris – et appliqué – tous les dictateurs de ce monde.

Le roman « 1984 », écrit par George Orwell (né Éric Blair) en 1948 et publié l'année suivante, se veut une œuvre engagée contre l'impérialisme et le totalitarisme, sévissant de tout temps et se répandant dans de nombreux pays, sous des formes diverses et avec plus ou moins d'acuité. En inversant les deux derniers chiffres de 1948 en 1984, l'auteur a voulu projeter sa vision du monde, tel qu'il le voyait s'incarner à la fin du 20e siècle. Force est de constater qu'il a vu juste, et que la réalité a même dépassé la fiction!

Dans « 1984 », Orwell a imaginé un monde où tous et chacun seraient espionnés jour et nuit par des caméras, et totalement contrôlés par un chef omnipotent autant qu'invisible, nommé Big Brother. Ce « grand frère », qui veut « votre bien », s'occupe de tout, même de votre pensée... Pourquoi voudriez-vous la Liberté, alors qu'elle est si difficile à gérer, qu'elle implique des choix difficiles à faire, des prises de conscience pénibles, des maux de tête assurés et des engagements contraignants? Big Brother s'en charge! Vous n'avez qu'à le suivre! Le contrôle des individus commence par le contrôle de leurs pensées, et la meilleure façon de contrôler leurs pensées est tout simplement qu'ils n'en aient pas! Ainsi, on va régler le problème à la source. Plus le peuple est ignorant, plus il sera aisément contrôlable.

Ainsi, dans le monde d'Orwell, la lecture et l'écriture sont interdites, parce que subversives. Le passé et les faits historiques n'existent pas et n'ont jamais existé. La Police de la Pensée scrute tous vos faits, gestes et vos moindres pensées. En plus d'interdire les allées et venues de ses sujets, elle leur interdit toute forme de sexualité ludique, tout espace personnel, toute pensée politique et privée. Toute notion d' « individu » est abolie; seule celle du Parti existe. Même les langues sont abolies, car le langage est une expression de la pensée. Une seule langue, la « Novlangue » (la langue du Parti), est acceptée. On y a extirpé le plus de mots et de concepts possible, afin que la pensée soit réduite à la Pensée unique, décrétée par Big Brother. Aucune échappatoire n'est possible. Tout contrevenant à ces règles est immédiatement supprimé. Big Brother sait tout, voit tout, gère tout.

Dans ce monde totalitaire, inspiré par le Stalinisme sous lequel vivait Orwell, les dissidents sont poursuivis sans relâche, torturés puis assassinés, mais seulement après s'être soumis au Régime. Le concept de la « double pensée » est omniprésent : il s'agit d'accepter et d'intégrer deux concepts à la fois, à l'opposé l'un de l'autre, afin de maquiller et d'effacer la réalité. Ainsi, dans la pièce de théâtre, Winston Smith (Maxim Gaudette) s'oppose au régime et tente par tous les moyens de rester un humain. Travaillant, comme tout un chacun, pour l'un ou l'autre des Ministères de la Surveillance et du Contrôle, son rôle est d'effacer des registres tous les faits réels qui sont avérés. Rien ne doit subsister du passé; l'Histoire ne doit pas exister. Seule la Réalité du Parti existe. Comme Winston tente d'avoir une relation amoureuse, qu'il continue de penser par lui-même, qu'il tente d'avoir des réponses à ses questions, il sera démasqué, torturé, puis tué. Mais auparavant, il devra avoir admis que 2 +2 ne font pas 4, mais bien 5, et parfois 3, selon ce que lui dicte Big Brother...


Le traitement

Les procédés utilisés par la metteure en scène pour rendre compte d'une telle réalité sont intéressants. Tout d'abord, le fait d'utiliser une lumière crue, directe, puissante et intransigeante, tournée tour à tour vers les comédiens et le public, montre que personne n'est à l'abri de Big Brother; qu'il n'est nulle part où se cacher... La lumière éclaire tout, même vos pensées! Lorsqu'on braque les projecteurs sur le public, qu'on le prend à témoin, qu'on le pointe directement et qu'on l'interpelle comme étant « l'avenir », ce public que nous sommes se sent plutôt comme faisant partie « et du problème et de la solution ». En effet, qui, de nos jours, ne se livre pas en pâture, de lui-même, à Big Brother, via les médias sociaux, les téléphones intelligents, etc.?

Le fait que la pièce soit entièrement filmée, en direct, d'un bout à l'autre, et qu'on nous la montre sur écran géant, ne peut pas être plus explicite quant au reflet de la forme sur le contenu... De plus, il est intéressant de remarquer que le public ne regarde plus la scène, mais bien exclusivement l'écran géant. … La force de l'image...

L'utilisation de la chaise électrique, pour faire avouer les rebelles et les insurgés, est l'image d'Épinal par excellence pour montrer la torture sous toutes ses formes...

On sent vraiment une grande unité dans la mise en scène, comme si tous les comédiens, la metteure en scène et tous les accessoiristes avaient voulu d'abord faire une œuvre collective, plutôt que de mettre en relief les personnalités des personnages; comme s'ils avaient voulu nous livrer une seule et même pensée, un seul et même message, d'une seule voix : « Big Brother existe! »


La réalité dépasse la fiction

Lorsque, en plus des caméras posées partout dans nos cités, lorsque toutes nos conversations téléphoniques sont enregistrées par les compagnies avec lesquelles on transige, lorsque notre identité est reconnue et enregistrée partout, et lorsqu'on en vient à briser un nouveau rempart de l'espace privé en espionnant des journalistes, on sait très bien que Big Brother nous regarde! Et même, qu'on lui sourit!...

Une excellente pièce qui donne à réfléchir et à méditer. Plus que jamais d'actualité. A voir absolument!

La pièce 1984 met en scène les excellents comédiens Maxim Gaudette (Winston Smitt), Alexis Martin (O'Brien), Claudiane Ruelland (Julia), Véronique Côté (la mère, Madame Parsons), Réjean Vallée (Le père, M. Parsons), Jean-Michel Déry (L'hôte, Charrington), Éliot Laprise (Martin), Justin Laramée (Syme, l'Homme, Enfant).