« Another brick in the wall » ou quand le rock courtise l’opéra…
« Another brick in the wall » ou quand le rock courtise l’opéra…

Publié par Daniel Raymond le Lun. 13 mars 2017 à 16h00 - Contenu original
Musique, Opéra, Pink Floyd, Roger Waters, Suggestions de sortie

Crédit photos: Yves Renaud

Samedi dernier, dans le cadre de la programmation du 375ème anniversaire de Montréal, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts,l’Opéra de Montréal présentait une première mondiale : la version lyrique d’une œuvre phare de Roger Waters, « THE WALL ». D’ailleurs présent dans l’assistance, le co-fondateur du groupe rock Pink Floyd , a composé les paroles et la musique originales de l'oeuvre.


Préambule


D’entrée de jeu, une citation de Roger Waters (extraite du programme):

« Je n’aurais pas pu deviner, en 1977, quand j’ai craché au visage d’un spectateur à Montréal, ou en 1979 quand j’ai écrit The Wall, que les murs en viendraient à revêtir une telle signification au 21e siècle. » Eh oui! Autant le geste fut peu glorieux, autant il est véridique. Le 6 juillet 1997, au Stade Olympique, Roger Waters a effectivement craché au visage d'un spectateur turbulent. C’est à partir de cet incident que germera plus tard l’idée de créer The Wall ».


Tiré du site internet de l’Opéra de Montréal : « D’abord un album concept (1979) et ensuite un film (1982), The Wall est un drame psychologique inspiré de la vie de Roger Waters. À travers la mise en scène des sentiments d’aliénation mentale et d’isolation de Pink, The Wall représente les difficultés de toute une génération confrontée à la désintégration de ses rêves et du monde. »


Résumé très condensé de « Another brick in the wall »


Exaspéré par le fanatisme de la foule durant un spectacle, Pink, le chanteur vedette d’un groupe rock, fait venir un spectateur sur scène et lui crache au visage. Chaviré par le geste qu’il vient de poser, il s’effondre sur scène et se retrouve en institution. Son délire l’amène à revisiter tous les événements marquants et les tribulations de son existence, au prix de l’érection d’un mur psychologique qui l’aliène en le séparant du monde. Après un long voyage intérieur il émerge de sa solitude pour réintégrer la société.


Compositeur


Comment ça, le compositeur !? Mais n’est-ce pas Roger Waters ? Pour ce qui est de « The Wall », l’œuvre originale rock, bien sûr ! Mais nous devons la version lyrique « Another brick in the wall » à Julien Bilodeau, né à Québec en 1974, diplômé du Conservatoire de Musique de Montréal et récipiendaire en 2006, du prix Robert Fleming décerné par le Conseil des Arts du Canada, remis au jeune compositeur jugé le plus prometteur.

Pour vous donner une plus juste idée de l’ampleur du défi ainsi relevé, je laisse M. Pierre Dufour, directeur général et de production, citer Roger Waters :


« Je n’ai jamais entendu une adaptation de musique populaire en symphonique ou en lyrique, qui ne soit pas ridicule ! » Selon M. Dufour : « Nous savions donc qu’une simple adaptation musicale ne serait pas suffisante ».


Et l’adaptation lyrique fut tout…sauf ridicule. Un franc succès. Un triomphe, à en juger par la réaction des spectateurs en conclusion de la performance.


La distribution


Solide et convaincante sur toute la ligne, la distribution a conquis le public avec en tête le très en voix baryton Étienne Dupuis dans le rôle de Pink, suivi de la soprano France Bellemare, le rôle de la mère, du ténor Jean-Michel Richer dans celui du père et de la soprano Caroline Bleau dans celui de la femme. Sans oublier les excellentes mezzo-sopranos, Stéphanie Pothier, Vera Lynn, le ténor, Dominic Lorange, dans le rôle du professeur, le baryton Geoffroy Salvas, dans celui du procureur et du médecin, ainsi que la basse Marcel Beaulieu, dans celui du juge.

Tout ce beau et bon monde magistralement appuyé par l’Orchestre Métropolitain, dirigé par le maestro Alain Trudel, et le Chœur de l’Opéra de Montréal.


La performance


En deux actes et d’une durée totale d’une heure et demie.

À mon humble avis, de tifoso d’opéra, si ce spectacle haut en couleurs devait passer à l’histoire, et il le devrait, ce serait d’abord et avant tout imputable à son époustouflant côté visuel qui l’emporte, d’emblée, sur la qualité de la musique (en très méritoire 2ème position), du chant et des paroles.

Ce que Dominic Champagne, auteur, metteur en scène, scénariste, comédien, cofondateur et directeur artistique du Théâtre Il Va Sans Dire, qui a d’ailleurs déjà signé la création de plus d’une centaine de spectacles, a réalisé ici est rien de moins que r-e-m-a-r-q-u-a-b-l-e ! Visuellement fascinant !

Des éclairages et une direction d’acteurs et chanteurs inspirés, dans un décor minimaliste surtout composé de trois murs faisant aussi office d’écrans dont le central de 21 pi x 21 pi, à DEL, sur lequel sont projetées des images d’ambiance généralement aussi pertinentes que spectaculaires et qui font de cet écran un protagoniste incontournable de l’action, un atout majeur de cette géniale mise en scène résolument inventive, débordante d’imagination et qui en met plein la vue.

Durant l’entracte j’ai circulé parmi la foule assemblée au foyer en prêtant l’oreille aux discussions. J’ai pu vérifier et confirmer ma propre impression : la mise en scène était LE sujet de conversation.

Les paroles, plutôt triviales à mes yeux et à ceux de certains spectateurs dont j’ai pu saisir les propos, sont cependant sans cesse transcendées par une musique toujours contextuelle, parlante et évocatrice qui souligne très efficacement le tragique du propos et l’atmosphère généralement lourde et oppressive qui s’en dégage.

Les chants, sauf deux ou trois exceptions, ne m’ont pas laissé de souvenirs impérissables. Mon irrécupérable oreille romantique considère qu’ils s’apparentent, plus souvent qu’autrement, à ce que, dans le domaine de l’opéra, on appelle des récitatifs plutôt qu’à de mémorables arias ayant la propriété de s’incruster dans notre cerveau pour le hanter et n’en plus ressortir. Le matériel de base est du rock qui a été lyriquement et fort talentueusement retravaillé, recomposé, transmuté en opéra dont le chant a une facture indéniablement moderne !

On est ici loin du chant lyrique des Mozart, Verdi, Puccini, Rossini et tutti quanti. «Et c’est bien tant mieux !», diront les adeptes de la modernité et de la musique transgenre. Et ils ont, bien sûr, parfaitement raison, ajouterais-je, le but n’étant pas d’imiter les grands classiques, mais de faire différent tout en flirtant avec le genre. Et dans ce sens, c’est une grande réussite.

Ma classification bien personnelle rangerait cette œuvre parmi les musicals, au même titre que « West Side Story » de Leonard Bernstein, « Cats » ou « The Phantom of the Opera » de Andrew Lloyd Webber, plutôt que parmi les opéras.


Conclusion


À voir ? Absolument ! À entendre ? Certes ! Surtout pour la musique et le spectacle visuellement inventif et captivant. L’Opéra de Montréal a toutes les raisons de s’enorgueillir de cette production qui vaut largement le déplacement.
La longue ovation debout fut bruyante et spontanée et, à son paroxysme, lors de l’entrée sur scène de Roger Waters, a même pris l’allure d’un chaleureux délire contenu. Peut-être aura-t-il du même coup constaté, pour son plus grand plaisir, que seule fut ridicule…sa crainte initiale (de voir son œuvre être ainsi transposée). Une salle quasi pleine à craquer en a d’ailleurs témoigné.