Le Chemin des Passes-Dangereuses  | Une œuvre magistrale, toute en subtilité
Le Chemin des Passes-Dangereuses | Une œuvre magistrale, toute en subtilité

Publié par Luce Langis le Lun. 19 février 2018 à 15h45 - Contenu original
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Crédit photos: Site du Théâtre Jean-Duceppe

Ce mois-ci, le Théâtre Jean-Duceppe fête les vingt ans de la première production de la pièce de Michel-Marc Bouchard, grand dramaturge québécois. En effet, Le Chemin des Passes-Dangereuses a été présenté pour la première fois en février 1998, chez Duceppe. C'est donc tout un cadeau que nous offre le théâtre Jean-Duceppe, dirigé par Michel Dumont. La pièce a ensuite pris son envol,pour être jouée à peu près partout dans le monde et obtenir de très nombreux prix... Et pour cause, c'est un chef-d’œuvre!


La dramaturgie de Michel-Marc Bouchard se distingue par son intérêt inaltéré de fouiller les relations interpersonnelles au sein de la famille. Et, comme on le sait tous, la matière ne manque pas! Cette fois-ci, l'auteur a choisi de faire vivre à ses trois personnages – trois frères – un huis clos forcé, sis au fond des bois, afin qu'ils ne puissent plus se dérober à la parole qu'ils ont toujours réussi à fuir jusque-là. Ici, plus de dérobade possible, plus de tergiversations, plus d'échappatoires, la Vérité toute crue devra sortir, quoi qu'il en coûte aux protagonistes. Le but du huis clos sera atteint : les règlements de comptes se feront entre les trois frères, à coups de paroles dures, souvent, à coups de poings même, mais parfois aussi avec des élans de tendresse.


Synopsis

Trois frères, Carl (Félix-Antoine Duval), Ambroise (Maxime-Denommée) et Victor (Alexandre Goyette) ne partagent vraiment rien dans la vie, et ne se sont donc pas vus depuis trois ans. Réunis pour le mariage de Carl, le benjamin, Victor, l'aîné, a réussi à convaincre ses frères d'aller passer l'après-midi à son camp de pêche. Malheureusement, un tragique accident de la route se produit dans la courbe du Chemin des Passes-Dangereuses, à l'endroit précis où leur père est décédé 15 ans plus tôt. Cet ancien événement traumatique familial est resté, jusque-là, un non-dit pour ces trois jeunes hommes qui, tout comme leur père, sont incapables d'exprimer leurs émotions et sont de cette race d'hommes « qui ne parlent pas. » Chacun a tenté de survivre à sa façon, en occultant cette tragédie.





La symbolique

Voilà la mise en situation qu'a imaginée l'auteur pour mettre en exergue les thèmes qu'il désirait vraiment traiter : les ruptures familiales, la fragilisation des êtres, l'impuissance des hommes à communiquer, la tentative de réconciliation, la nécessité de la franchise pour pouvoir atteindre l'amour. Martine Beaulne, la metteure en scène, a fait ici un travail d'orfèvre exceptionnel pour pouvoir rendre toute la richesse et la plénitude de cette pièce, qui est une véritable œuvre d'art. Comme dans un tableau dont on ne se lasse jamais de découvrir, jour après jour, les mille et une facettes, Le Chemin des Passes-Dangereuses recèle tellement de trésors, de significations et de profondeur qu'on peut l'analyser sans fin, tout en découvrant toujours de nouveaux aspects. Soulignons ici les nombreuses ruptures de ton et de temps, qui éclatent tels des éclairs de foudre au milieu des dialogues, pour créer plusieurs niveaux de sens. Par exemple, chacun des frères répète, à quelques reprises, une heure bien précise, propre à lui et différente des deux autres. On se demande : « Est-ce l'heure à laquelle il est mort? »De même, certaines phrases viennent exprimer le sentiment de cercle, d'enfermement, d'éternel retour dans lequel sont emprisonnés les trois hommes. « J'entends un camion venir... » (sans qu'aucun camion ne vienne vraiment) et « J'ai l'impression d'avoir marché tout ce temps pour être encore à la même place »... Soulignons également la symbolique du chiffre 3, omniprésent dans la pièce. Ils sont 3 frères, qui ne se sont pas vus depuis 3 ans. Leur traumatisme familial a aussi fait 3 victimes collatérales : la future épouse de Carl, Lucie, l'amant d'Ambroise, Martin, et leur mère, morte 3 ans plus tôt. La confrontation tente également de faire le lien entre les 3 temps de la vie : le passé, le présent et le futur.




Notons enfin que cette pièce, écrite aux lendemains du référendum de 1995, peut être vue comme une analogie de la situation du Québec, avec ses questionnements, ses déchirements, ses bouleversements internes. Les trois frères tentent de s'émanciper de leur père, tout comme le fait le Québec...

Le Chemin des Passes-Dangereuses est une œuvre polyphonique, aux multiples niveaux de sens, où la réalité de chacun des frères fait écho à celle de l'autre, dans une langue des plus poétiques. Tout comme les solistes d'un concerto, les trois protagonistes répètent à l'envi leur vérité personnelle, reprise ensuite par le chœur, soit la vérité commune aux trois frères : la mort tragique de leur père. Bouchard a réussi à donner à chacune de ces voix la part exacte qui lui revient, en créant ainsi une œuvre magistrale, taillée dans la dentelle.


Le Chemin des Passes-Dangereuses est encore présenté au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 24 mars 2018. Pour en savoir plus et vous procurer vos billets, cliquez ici.