Fantasia 2019, weekend 1 | Poulet frit, karaté et frustration masculine
Fantasia 2019, weekend 1 | Poulet frit, karaté et frustration masculine

Publié par Romain Ballet le Mar. 16 juillet 2019 à 18h30 - Contenu original
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Le premier weekend de Fantasia vient de se terminer, voici le compte-rendu des huit films vus en cette première partie de festival.



The Art of Self-Defense | Riley Stearns. États-Unis. 2019.


La question de la masculinité est un thème qui semble émaner de nombreuses productions cinématographiques de cette mouture 2019 de Fantasia.

L’exemple le plus concret nous vient des États-Unis, du cinéaste Riley Stearns, dans le très drôle The Art of Self Defense. Jessie Eisenberg y interprète Casey, un jeune homme solitaire et sensible. Casey est de ses personnes qui se laissent marcher dessus, particulièrement par ses collègues de travail masculins. Son seul ami est un adorable petit teckel. Un soir, alors que Casey se rend à l’épicerie acheter de la nourriture pour ce dernier, il se retrouve brutalisé par un gang à moto et hospitalisé. Terrifié encore plus qu’à l’accoutumée, Casey tombe par hasard sur un dojo enseignant l’art sacré du karaté. Le maître des lieux, sorte de monsieur Miyagi version douchebag – génialement interprété par Alessandro Nivola – possède toutes les qualités recherchées par Casey : il est fort, confiant et, bien sûr, incroyablement viril. Casey s’inscrit donc au cours du professeur et embarque à son tour dans un voyage transformatif au plus profond de la masculinité régressive et toxique.

Pour son deuxième long-métrage, Stearns nous offre une comédie noire hilarante, délicieusement interprétée et remarquablement écrite. Une satire qui pousse le machisme et la virilité à son paroxysme pour en révéler l'absurdité et les dangers, et qui explore la relation entre masculinité et violence en prenant une prémisse à la Fight Club et y retirant ses aspects fascisants.







Sons of Denmark | Ulaa Salim. Danemark. 2019.


Le monde va mal, les nationalistes montent en puissance, les actes de violence envers les minorités ethniques et religieuses sont en progression constante et l’Europe semble naviguer dans des eaux particulièrement chaotiques. Sons of Denmark, premier effort du danois Ulaa Salim, plonge tête la première dans cette peur.

Dans un futur proche, un attentat perpétré à Copenhague propulse le candidat d’extrême droite Martin Nordhal (Rasmus Bjerg) en tête des sondages populaires. Les extrémistes prennent confiance et un message raciste ainsi qu’une tête de porc sont retrouvés au milieu d’une cité dont la population est de descendance irakienne. Les jeunes hommes de cette banlieue décident de répliquer en saccageant un local tenu par un groupe de néonazis, les “Sons of Denmark”. La suite est prévisible : les jeunes musulmans sont arrêtés par la police tandis que les nazis repartent tranquillement chez eux. En ayant eu assez d’être traités comme des citoyens de seconde classe, Hasan décide alors, sous la tutelle d'Ali, d’assassiner Nordhal.

Le premier long de Salim est indéniablement pétri de qualités, à commencer par les excellentes prestations des trois acteurs principaux. Cependant, le film souffre également dans sa structure, victime d’un twist scénaristique qui vient briser le rythme du film. Les implications morales pour l’un des personnages sont assez fascinantes à explorer, dignes d’une véritable tragédie grecque, néanmoins, cette révélation à mi-film se révèle finalement assez inutile. In fine, on se dit que le film ressemble presque à deux épisodes d’une série collés ensemble, et que le scénario aurait sûrement mieux fonctionné sur un long format épisodique. Le film regorge d’influence à la Scorsese, Coppola et Audiard, mais l’ensemble ne fonctionne pas de manière totalement cohérente.

Le film évite soigneusement de traiter la question du terrorisme islamiste. Daech n’est jamais mentionné, ni même la question religieuse qui est soigneusement évitée, jouant plutôt la carte d’un groupe qui s’attaque à un fasciste. C’est là que le film devient problématique. Le but même du terrorisme est de frapper tout le monde, hommes, femmes, enfants, innocents, peu importe (les musulmans sont ailleurs les premières victimes de Daech), d’alimenter les ferveurs racistes et nationalistes en occident, de pousser les nations touchées à engager des représailles. C’est cela qui fait vivre le terrorisme et qui assure une arrivée constante de nouvelles recrues. Daech a besoin de l’extrême droite tout autant que l’extrême droite a besoin de la peur du terrorisme pour exister ; ils sont deux têtes d’un même monstre.

Qu'est-ce qui se passerait si un candidat d’extrême droite venait à être assassiné par un jeune musulman. Ne deviendrait-t-il pas un martyr ? Cela ne servirait-il pas encore un peu plus le jeu des xénophobes ? Qu'est-ce que cela impliquerait pour nos personnages ? Sons of Denmark n’explore jamais ces questions, préférant se limiter à un thriller, certes de bonne facture, mais malheureusement traitant une question profondément complexe de manière très simpliste.







Vivarium | Lorcan Finnegan. Danemark, Irlande, Belgique. 2019.


Pour beaucoup de jeunes couples citadins, rien ne semble plus désespérant que la vie en banlieue : ses rangées de maisons qui se ressemblent toutes, ses pelouses impeccablement tondues... Certes, il y a un peu plus d’espace et de verdure, mais ce qui prédomine est le sentiment d'abandonner ses rêves au profit d’une petite vie tranquille avec enfant, chien et monospace, et, à peine rentré dans sa vie d'adulte, d'y creuser déjà sa propre tombe.

Imogen Poots et Jessie Eisenberg se retrouvent coincés au coeur de cet exact cauchemar dans Vivarium, plongés dans l’enfer de Yonder, développement immobilier surréaliste, labyrinthique et uniformément peint d’un vert maladif. Avec ses décors en carton-pâte, son ciel inondé d’une lumière jaunâtre et parsemé d'amas de barbe à papa tentant de se faire passer pour des nuages, nous sommes indéniablement plongés dans un enfer artificiel où même la nourriture n’a aucune saveur. Le metteur en scène irlandais, Lorcan Finnegan, fait preuve d’une grande inventivité visuelle, à mi-chemin entre Eraserhead de Lynch et le cinéma de Wes Anderson.

Le hic avec ce genre de film fortement inspiré de La Quatrième Dimension ou encore de Black Mirror, c’est que les finalités possibles pour les personnages sont assez restreintes. Passé l’excellent premier acte – grâce notamment à la prestation pleine d’humour et de bizarrerie de Jonathan Aris en conseiller immobilier –, on attend sagement que le scénario se déroule devant nous, de façon assez convenue.

Reste qu’avec Imogen Poots, qui porte le film brillamment, quelques moments d’étrangetés bien amenés avec le jeune Senan Jennings et un final horrifique d’une beauté assez sidérante, Finnegan offre un film efficace et montre déjà beaucoup de promesses pour la suite.







Master Z : Ip Man Legacy | Yuen Woo-Ping. Hong Kong. 2019


Telle une bonne comédie musicale, un film d’arts martiaux se juge avant tout sur les chorégraphies, les décors et les costumes plutôt que sur le scénario et les dialogues. Spin-off de la célébrissime franchise chinoise Ip Man, le réalisateur Yuen Woo-Ping, chorégraphe des scènes de combats de Matrix, Kill Bill ou The Grandmaster, entre autres, nous offre un film d’arts martiaux de très bonne facture qui plaira aux amateurs du genre, mais peinera sûrement à faire de nouveaux convertis.

Les séquences de combat sont inventives et divertissantes avec une mention spéciale pour une séquence se déroulant sur les enseignes lumineuses d'une rue hongkongaise.

Côté acteur, on se réjouit de voir Dave Bautista en méchant dealer d’héroïne, qui passe la moitié de son temps à l’écran à griller des steaks, ainsi que l’immense Michelle Yeoh que l’on avait adorée jadis dans Tigre et dragon.







Extreme Job | Lee Byong-heon. Corée du Sud. 2019.


Une escouade de policiers se retrouve à surveiller un important réseau de trafiquants de drogues. La planque des malfaiteurs se trouvant en face d’un restaurant de poulet frit qui s’apprête à mettre la clé sous la porte faute de clients, l’équipe décide de racheter l’établissement pour y installer sa base d’opérations. Mais voilà, l'arrivée impromptue de clients qui pourraient faire capoter l’opération force nos héros à servir à manger. Contre toute attente, le repas est un succès retentissant et le petit restaurant devient le lieu le plus prisé de la ville, rendant la tâche encore plus ardue pour nos flics-restaurateurs qui se retrouvent à devoir gérer un business à plein temps.

Ce qui pourrait ressembler à une mauvaise comédie EuropaCorp fonctionne en réalité à merveille grâce à des gags efficaces et un casting absolument parfait. Malheureusement, comme souvent dans ce genre de comédie d’action, on aurait préféré un troisième acte plus inventif que l’inévitable scène de combat sur un chantier naval. De plus, on nous fait passer cette escadrille pour une véritable bande de bras cassés durant plus d'une heure pour nous révéler par la suite qu'ils sont tous en réalité des superflics en puissance. Mais ne boudons pas notre plaisir. Extreme Job est exactement le type de film que l’on a envie de voir à Fantasia : un vrai crowdpleaser, énorme succès au box-office coréen dont le remake hollywoodien avec Kevin Hart est actuellement en développement.







Come To Daddy | Ant Timpson. Canada, Irlande, Nouvelle-Zélande. 2019.


Ayant reçu une lettre de son père lui demandant de venir à sa rencontre, Norval (Elijah Wood) se rend à son domicile, isolé au bord de l’océan, prêt à renouer avec l’homme qui l’a abandonné lorsqu’il avait cinq ans.

La grande force du cinéma de genre est de traiter de manière détournée, absurde et grotesque un sujet pourtant universel – ici la relation père-fils. Partant du décès de son propre père, le Néo-Zélandais Ant Timpson nous plonge pour son premier long dans une situation étrange, violente et pourtant très touchante, portée par des acteurs formidables – on retiendra Elijah Wood et sa coupe de cheveux à la Skrillex – ainsi que par la très belle photo du chef opérateur Daniel Katz. Naviguant entre la comédie noire et le thriller hyperviolent avec une facilité déconcertante, le film possède des qualités similaires à l’excellent Blue Ruin de Jeremy Saulnier.

Une première extrêmement réussie pour celui qui jusqu’à présent travaillait dans l’industrie plutôt du côté de la production (Turbokid, Deathgasm, The Greasy Strangler).







Porno | Keola Racela. États-Unis. 2019.


Quatre ados et le projectionniste « heavy metal Jeff » effectuent la fermeture de la petite salle de cinéma appartenant au très conservateur Mr. Pike. Ils s’apprêtent à s’offrir une projection privée lorsqu’un étrange vagabond pénètre les lieux et refuse de quitter le cinéma. Se réfugiant à la cave, les ados le suivent pour y découvrir les restes d’un ancien cinéma porno et surtout une mystérieuse copie 35mm toujours intacte. Les jeunes projettent le film et y découvrent un rituel satanique pour le moins macabre et étrange. Mais nous sommes en 1992 et l’accès à la pornographie étant beaucoup plus restreint dans un monde pré-internet, nos héros ne font pas la différence : « Est-ce que tous les pornos sont comme ça ? », demande Chaz ; « J’en sais rien », répond son ami Ricky. En réalité, ce film est une incantation démoniaque et la projection vient de libérer une succube qui tentera de tuer nos héros en les séduisant par l'expression de leurs désirs les plus réprimés.

Bien peu de films se catégorisant comme comédie d’horreur parviennent à maîtriser l’équilibre entre le genre comique et le genre horrifique. Ce sont souvent d’ailleurs des comédies honnêtes, mais de piètres films d’horreur. La grande qualité de Porno réside dans l'écriture comique, mais également ses séquences horrifiques plutôt réussies. Le film peut d’ailleurs se vanter d’avoir une séquence de premiers soins testiculaires qui restera parmi les images les plus marquantes de cette année 2019.

S’il se perd un peu dans un troisième acte bâclé et sans grand intérêt, on saluera tout de même le twist sur la formule slasher classique qui consiste généralement à punir les femmes sexuellement actives pour ici punir les désirs masculins réprimés.







Dreamland | Bruce McDonald. Canada, Belgique, Luxembourg. 2019


Véritable trésor du cinéma de genre canadien, il serait impensable de rater une projection du dernier Bruce McDonald à Fantasia pour un film, qui plus est, réunissant une grande partie de l’équipe derrière Pontypool. Malheureusement, le très attendu Dreamland nous laisse sur notre faim.

Démarrant tel un film noir, l’oeuvre nous embarque dans un univers totalement fantasmagorique mettant en scène trompettiste héroïnomane, vampire, gang de tueurs à gages enfantins et aristocratie complètement dégénérée.

Lorsque le film s’inscrit dans la comédie, Dreamland donne beaucoup de plaisir, mais lorsque celui-ci se prend plus au sérieux et s'engage dans la réflexion philosophique, on frôle la catastrophe. Avec son montage elliptique et brutal à la Godard – le film fait parfois penser à Alphaville –, sa logique de rêve où tout est permis et un scénario tout droit sorti d’une hallucination sous LSD d’Alex Jones, le film possède les qualités de ses défauts. Sa totale liberté est à célébrer ; elle empêche néanmoins de s’investir au-delà du simple exercice de style.


Dreamland (Bruce McDonald)Dreamland (Bruce McDonald)




Tous ces films ne représentent évidemment qu’un minuscule avant-goût de ce qui nous attend durant les prochaines semaines. Retrouvez la programmation complète sur le site officiel du festival ! Fantasia se déroule encore jusqu’au 1er août sur le campus de l’Université Concordia. Les billets peuvent être achetés sur place à l’Auditorium de diplômés de la SGWU ainsi que sur le réseau Ticketpro.